Proposition : renoncer au système actuel d’évaluation des élèves : plus de notations sur 20, plus de calculs de moyennes, plus d’examens qui fonctionnent comme des concours, pour mettre les savoirs au cœur des évaluations.
Version de travail (juin 2026)
POURQUOI ?
Quelle origine historique ?
Depuis l’officialisation de la notation sur 20 en France à la fin du XIXe siècle, l’attribution d’une valeur chiffrée à une production d’élève, qui plus est rendue visible aux yeux de tous, n’a cessé d’être critiquée : non fiable, subjective, anxiogène et bien souvent déconnectée des savoirs. Elle est pourtant une fidèle passagère de notre système scolaire, dont la persistance interroge autant que les usages.
Le système français des examens de la voie générale et technologique (brevet des collèges et baccalauréat) et de la plupart des examens de la voie professionnelle qui ont suivi le modèle dominant a été façonné sur le mode élaboré par les Jésuites – marqué par les concours mandarinaux chinois – c’est-à-dire sur un modèle non pas d’examen (qui valide des acquis) mais de concours qui sélectionne les meilleurs.
En cela, il a comme caractéristique de se focaliser sur le succès ou l’échec global d’une personne par rapport aux autres, et de gommer toute la richesse de chaque parcours et des acquisitions. C’est ainsi que la plupart des examens français sont évalués sur la base d’une moyenne qui ne signifie rien en tant que telle, alors que d’autres systèmes d’examens sont bien plus exigeants sur ce qui est attendu lors des épreuves qui les composent : par exemple, le système des unités d’un A-level anglais, évaluées séparément, et sans totalisation ni compensation.
Par ailleurs, des alternatives valorisant les fonctions formatives – c’est-à-dire qualitatives – de l’évaluation, ont cours depuis les années 1960 et ont largement fait leurs preuves. Mais, malgré les tentatives d’en finir avec la notation pour se diriger vers ces évaluations plus utiles pour apprendre, celles-ci ne se sont pas imposées et l’immobilisme persiste.
Quel effet sur les normes officielles ?
Depuis la suppression des compositions trimestrielles en 1969, le quotidien des élèves a été peu à peu envahi par les évaluations institutionnelles, qui comptent, au détriment des évaluations à visée pédagogique. Bien que les enseignants soient aujourd’hui réglementairement soumis à des injonctions à évaluer les acquis et progrès des élèves, il ne leur est pas facile de répondre à des attentes qui sont souvent contradictoires. Par exemple, évaluer de façon « positive » en encourageant tous les élèves, et en même temps rendre en permanence des comptes aux parents et à l’École sous forme synthétique, en passant notamment par des logiciels imposés qui ne réclament que des résultats quantifiables. Autre exemple, il leur est demandé de fonctionner par cycles de 3 ans pour laisser aux élèves le temps d’apprendre et en même temps d’établir plusieurs fois par an des bilans en fonction des résultats des élèves. Dès le primaire, ils doivent aussi prendre des décisions irréversibles sur les destinées (redoublement ou orientation en SEGPA, puis orientation dans certaines voies de lycée ou préprofessionnalisation).
Par cet appareil d’évaluations, l’École impose un rythme soutenu aux enseignants qui se répercute sur les élèves : la pression des examens et évaluations nationales, le déploiement du contrôle continu, des conseils de classe, incitent fortement les enseignants à évaluer avec des « résultats qui comptent » en permanence et sans tenir compte des rythmes différents d’apprentissage. Il leur incombe de préparer les élèves aux évaluations et examens, d’avoir des « résultats » en permanence, de « boucler » le programme, d’enchainer les séquences, de remplir les bulletins pour préparer l’orientation, etc.
C’est tout le parcours des élèves qui s’en trouve haché, la formation transformée en juxtaposition de séquences et contenus. Le curriculum ressemble davantage à un pot-pourri de savoirs ayant peu de liens les uns avec les autres, qu’à une articulation cohérente et progressive de ces savoirs.
Quelles pratiques quotidiennes en jeu ?
Les enseignants et parents n’ayant eux-mêmes connu quasiment que des évaluations qui s’agrègent les unes aux autres et qui comptent pour la suite de leur parcours, il leur est très difficile d’appréhender cette question autrement. Ceci est d’autant plus difficile que la formation à l’évaluation est un impensé. Or, celle-ci permettrait de découvrir des démarches pédagogiques associées à des modalités d’évaluation au service des apprentissages, c’est-à-dire offrant réellement un statut positif aux essais et erreurs. Cela conduit de nombreux enseignants à reproduire ce qu’ils ont vécu eux-mêmes à l’École en se réfugiant derrière des pratiques qui nuisent aux élèves : l’évaluation est très tôt dramatisée et se traduit dès le collège par un martèlement de notes (environ 150 à 170 notes par an et par élève). Les élèves sont sans cesse sous pression, les « erreurs » bien souvent inscrites à charge contre eux, plutôt que prises comme des occasions d’apprendre. Cela induit des pratiques peu compatibles avec des démarches pédagogiques au service des apprentissages, innovantes ou valorisant les interactions entre pairs comme l’apprentissage coopératif, ou encore les interactions entre enseignants telles qu’on peut les appréhender dans certains pays.
Par ailleurs, l’usage de la notation chiffrée, et sur 20, qui règne dans la plupart des cas, invite « naturellement » aux opérations arithmétiques, et au calcul de moyennes plus ou moins mêlées de coefficients, à l’image des examens et concours. Ces moyennes sont devenues une constante du système français d’évaluation, totalement étrangère à la grande majorité des systèmes du monde. Elles font partie des éléments qui souvent décident d’un passage dans une classe supérieure ou d’une décision d’orientation, sans se préoccuper des acquis réels ou encore du projet de l’élève. Ainsi, au quotidien, la place attribuée aux évaluations utiles pour apprendre et non hiérarchisantes s’affaiblit au fur et à mesure de la scolarité, jusqu’à disparaitre.
Enfin, les pratiques quotidiennes conduisent souvent à ce qu’une partie des élèves soit considérée comme étant en échec. L’évaluation des performances tend à produire une répartition des résultats en courbe de Gauss : quelques élèves sont jugés très performants, quelques autres en grande difficulté, tandis que la majorité est perçue comme moyenne, indépendamment du niveau réel de la classe. Ainsi, une évaluation réussie par un grand nombre d’élèves est souvent perçue comme trop facile ou démagogique, alors qu’elle peut simplement refléter une bonne maîtrise des apprentissages.
Quelles références dans les imaginaires des différents acteurs ?
Si les enseignants ne sont pas formés pour évaluer leurs élèves selon une visée formative, ils sont aussi peu formés aux résultats de la docimologie : une évaluation chiffrée ou une validation de compétence aurait abouti à un autre résultat dans la classe d’à côté, ou avec un autre enseignant, ou à un autre moment, ou avec un nom d’élève différent, etc. Cette subjectivité des résultats est connue depuis une centaine d’années. Or, l’illusion d’objectivité des notes chiffrées (définies parfois au centième près) tend à les sacraliser et les transforme en « ce pour quoi » travaillent les élèves, au détriment de l’attention de longue durée portée aux savoirs.
Ensuite, les « biais sociaux » d’évaluation qui conduisent à tenir compte d’autres éléments que ceux qui devraient être évalués, comme le statut scolaire de l’élève, ses performances antérieures, son origine sociale, etc., sont peu connus ou font l’objet de malentendus, tout comme les effets des évaluations pour et sur les élèves. Un mauvais résultat, en dehors des cas d’évaluation effectivement formative, démobilise, crée de la résignation, laisse des traces négatives pour l’élève jusqu’à créer un désintérêt profond pour les savoirs enseignés.
Ces résultats sont d’ailleurs souvent interprétés comme étant de la responsabilité unique de l’élève, qui aurait fourni assez d’efforts ou pas assez. La définition même des « épreuves » contribue à cette responsabilisation : épreuve identique pour tous, au même moment, individuelle le plus souvent et rendant visibles les résultats. Les meilleurs seraient les plus méritants, ce qui tend à naturaliser les inégalités plutôt qu’à les questionner. Ce raisonnement ignore tout un ensemble de déterminismes sociaux, ainsi que certains effets propres au fonctionnement de notre École.
Pour l’institution, l’évaluation des élèves est tenue à l’écart des principaux débats, avec l’argument que « l’évaluation, c’est objectif, c’est technique ». Chacun pense savoir évaluer et être juste ; questionner cette capacité c’est remettre en cause la maitrise d’une compétence professionnelle essentielle.
DÉBLOCAGE : EFFETS ATTENDUS
Il s’agit véritablement de créer les conditions structurelles mais aussi pédagogiques pour que l’évaluation soit utile pour progresser et non discriminante. La proposition consiste à renoncer à la notation chiffrée pour envisager des évaluations qualitatives, et à renoncer à des examens qui fonctionnent comme des concours.
Les effets à en attendre sont :
- Des évaluations et examens plus utiles aux élèves et à tous si, au lieu de se cacher derrière les notes et les moyennes, ils mettent en évidence dans leurs résultats les acquis réels des élèves, de façon riche, qualitative, dans leur diversité et leurs évolutions dans le temps.
- Un évitement de la stigmatisation, de la dévalorisation et de la condamnation mécanique à l’échec, et de la mauvaise image qu’ont d’eux-mêmes beaucoup d’élèves, par le renoncement à la notation des productions des élèves dans leur quotidien.
- Une diminution des aléas et une plus grande justesse par l’élaboration, quand c’est nécessaire, et notamment pour les examens, de standards servant de repères les plus objectifs possibles pour l’évaluation des épreuves : plus que l’atteinte d’une moyenne ou d’un seuil chiffré, la définition de standards à valider offrira la possibilité à chacun de construire son parcours.
- Une remise à plat des recours à des logiciels de notes, à des algorithmes d’orientation et d’affectation des élèves et des étudiants comme Pronote, Affelnet ou Parcoursup.
- Des évaluations conçues sur un temps long, articulant clairement l’évaluation à visée formative (dont la fonction est d’aider l’élève à progresser, en faisant des erreurs un levier d’apprentissage) et l’évaluation sommative, réservée à la validation des acquisitions. Cette distinction, aujourd’hui quasi absente de la culture scolaire française, permettrait de restituer à l’évaluation quotidienne sa véritable fonction visant à étayer, explorer, recommencer, réguler, sans que chaque production soit immédiatement transformée en jugement définitif par la sanction des erreurs. Cela permettra aussi d’enrichir la nature même des productions évaluées (projets, travaux extérieurs, travaux collectifs, etc.).
- L’attention des élèves et de leur famille sur leurs apprentissages et le sens qu’ils en tirent sera renforcée, avec les progrès qu’on peut en attendre. L’appui sur des critères qualitatifs de type « standards » ne pourra que renforcer aussi l’appropriation par les élèves des attentes.
- La désacralisation des résultats renforcée par la formation aux biais évaluatifs et à la docimologie contribuera à détricoter le côté abusivement formel des années scolaires qui entraîne l’effacement de l’ardoise et la fracturation des scolarités. Elle contribuera aussi à atténuer l’idéologie des rapports de pouvoir et de domination installée fortement par les compétitions scolaires.
DÉBLOCAGE : OBSTACLES
Il y a des obstacles tenant aux traditions, aux imaginaires et aux formatages que l’institution a créés par la formation et les modes de recrutement de ses agents. D’autres obstacles pourront venir de la société qui sera aussi affectée par les changements tant structurels que relevant des pratiques ou de l’organisation des écoles et établissements.
L’attachement des enseignants, des parents et de bien des élèves aux notes et moyennes sur 20, sacralisées, n’est pas à nier : précisément, s’agissant des parents, il faut leur rendre les activités et les apprentissages de l’École plus accessibles pour qu’ils soient moins en appétit des seuls résultats chiffrés qui leur sont proposés aujourd’hui.
L’attachement des Français aux diplômes globalisants, qui indiquent moins les acquis du diplômé que sa capacité à s’être montré « en moyenne », meilleur que d’autres au sein d’un classement, pourra être dépassé par la qualité de nouvelles évaluations qui seront partie intégrante de la formation et des apprentissages.
La définition même des examens nécessite d’être repensée car sans cela, l’évolution des pratiques sera difficile puisqu’ils se projettent bien en amont sur les pratiques d’enseignement, sur les savoirs valorisés et modalités d’enseignement-apprentissage.
L’idéologie du mérite très prégnante conduit à valoriser les plus performants et culpabiliser, voire, selon les discours en vogue, responsabiliser les autres.
L’organisation, le fonctionnement des établissements et le cloisonnement disciplinaire sont des obstacles à un changement des temporalités et des représentations de la réussite.




