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Mettre fin à la disqualification du « manuel » et du « professionnel » dans l’enseignement obligatoire

Aux origines historiques

Consacré à diffuser une culture « lettrée », l’enseignement secondaire a tourné le dos depuis l’origine à la préparation aux métiers, qui n’était socialement pas requise pour le même public. Chacune des deux écoles, primaire et secondaire, préparait à des horizons professionnels différents, mais quand il y a eu « mise en système » des deux il y a eu mise à distance de la culture pratique. C’est l’origine du clivage social historique au cœur de l’École de France entre l’enseignement dit « général » et les apprentissages professionnels.

Certes l’École ne peut être tenue pour responsable de la division sociale du travail, mais il lui revient de voir comment elle peut éviter d’en conforter la précocité et le caractère souvent définitif.

L’enseignement professionnel initial est, spécificité française, aux mains de l’Éducation nationale et il a été peu à peu « intégré » dans le système éducatif d’ensemble. Mais l’École obligatoire n’admet pas en tant que tel en son sein d’enseignement à vocation professionnelle. La conséquence en est une invisibilisation progressive de l’enseignement professionnel en son sein. Les formations préprofessionnelles de divers types qui préexistaient sont devenues des voies d’orientation (et de relégation) internes au collège, avant d’être supprimées avec l’instauration du collège unique après 1975. C’est pourquoi on a assisté à la cristallisation des enseignements en collège sur ces enseignements « généraux » qui ressemblaient à ceux du lycée général et y conduisaient.

Après 1975, et plus nettement encore quand les CAP en trois ans après la cinquième ont été supprimés au cours des années 1980, plus aucune formation préprofessionnelle n’a été proposée aux élèves avant la fin de l’École obligatoire (classe de troisième). Le règne du « général », inchangé, semble s’être imposé comme le modèle unique dans le cadre de l’allongement général des études.

L’ombre menaçante du « professionnel »

Toutefois, le collège unique a toujours conservé des filières ou des orientations professionnelles, mais de façon quasi clandestine, avec les Sections d’enseignement général et professionnel adapté (SEGPA et EREA) qui recrutent dès la classe de sixième et les troisièmes dites prépa-métiers. Et aussi en organisant deux examens de validation des études extérieures au diplôme national du brevet censé s’adresser à tous : le diplôme national du brevet série technologique et le certificat de formation générale.

En outre, l’ombre de l’enseignement professionnel domine le collège général, puisque, tout au long de la scolarité, l’orientation vers le « professionnel » plane comme une menace sur tous les élèves. 40% d’entre eux sont envoyés en lycée professionnel sur décision du collège.

Il ne faut pas manquer de voir que le « professionnel » au collège est aussi au centre de la pratique des stages de 5 jours en entreprise que les élèves doivent obligatoirement effectuer en classe de troisième. Non seulement le rattachement curriculaire de ces stages est fluctuant, mais ces stages sont loin d’être pour tous les élèves une période d’ouverture à divers futurs. Ils apparaissent pour beaucoup comme une révélation de plus et un renforcement de leur assignation sociale : grande difficulté de certains à obtenir des réponses à leur demande de stage, obtention de stages dans des secteurs non choisis, mais surtout distinction majeure entre les élèves bénéficiant d’un véritable « marché caché » fondé sur les ressources relationnelles de la famille, et ceux qui ne peuvent que se rabattre vers une proximité sociale qui limite leur futur professionnel. La fonction curriculaire de ces stages, même si certaines équipes parviennent à en reprendre certains résultats dans des apprentissages en classe, est en parfaite conformité avec le fonctionnement injuste de l’École.

On ne peut donc pas estimer que le collège, consacré uniquement à de l’enseignement général, « ignore » l’enseignement professionnel. À sa manière, il ne fait au contraire que penser à lui et demander aux élèves et aux familles d’y penser, en tant que menace d’« orientation » en dehors de la voie perçue comme celle de la réussite, conduisant après la troisième dans les voies générale ou technologique. Pas professionnelle.

L’absence de tout enseignement professionnel au collège, comme son silence sur les métiers, de même que la faible formation des enseignants des disciplines générales à ce que sont des compétences professionnelles et l’organisation des métiers contribuent à renforcer les conditions d’une orientation « par défaut » des élèves en difficulté.

La césure entre le « général » et le « professionnel » est d’autant plus étonnante et symptomatique que l’enseignement professionnel est en France confié majoritairement à l’Éducation nationale, et non aux entreprises. Les systèmes de formation initiale tournés uniquement vers l’enseignement général, comme celui du Japon, n’ont la plupart du temps pas compétence en matière de formation professionnelle.

Une déconsidération qui se lit dans les contenus d’enseignement fermés aux métiers et aux pratiques

Cette déconsidération qui frappe l’enseignement professionnel en France est d’autant plus étonnante que ce sont l’État et l’Éducation nationale qui en sont les acteurs centraux. C’est le symptôme éloquent de la volonté délibérée, poursuivie à travers les décennies, de séparer les deux ordres (non plus le « primaire » et le « secondaire », mais le « général » et le « professionnel »), à la fois sur le plan symbolique et en pratique.

L’enseignement secondaire tire en effet de son origine jésuite un élitisme social, conduisant à valoriser la culture « lettrée », l’abstraction, et à ne pas être accueillant aux cultures des métiers. Une large partie de l’élitisme du système français est fondée sur cette séparation du « général » et du « professionnel ».

Ainsi aucun enseignement de type manuel ou pouvant ou non évoquer des métiers ou familles de métiers n’est présent dans les scolarités. La « culture collégienne » est en conséquence fermée aux métiers, aux tâches manuelles, et de façon plus générale aux utilités.

En fin de collège, près de 40% des élèves par décision d’un conseil de classe sont « orientés » vers des études en lycée professionnel, sans qu’il y ait dans leur cursus aucun motif à les y envoyer car ils n’y ont pas goûté : il s’agit donc d’une orientation « par défaut », c’est-à-dire en raison de carences ou d’insuffisances observées dans les matières qui relèvent toutes de l’enseignement général.

L’École ne retient donc à ce stade qu’un seul type d’études et de culture, celui qui a été dessiné au fil du temps dans ce qui s’est appelé « enseignement général »[1].

Cet enseignement général est d’ailleurs sacralisé car on ne s’interroge pas sur son contenu, largement hérité d’épisodes antérieurs. Il est strictement divisé, sans plan curriculaire d’ensemble, entre différentes disciplines qui communiquent peu entre elles. Il proclame une naturalité et une neutralité qui sont factices, alors qu’il est au service de l’idéologie dominante par son statut et par la tonalité abstraite et éloignée des contextes réels des apprentissages qu’il propose.

Constitué au départ de matières héritées de l’enseignement humaniste d’autrefois, fait de langues anciennes et modernes et d’histoire, ainsi que de mathématiques, l’enseignement général s’est ouvert peu à peu à des enseignements scientifiques (sciences de la nature, qu’il s’agisse de la biologie, de la géologie, de la physique et de la chimie). Certaines filières préprofessionnelles (voir plus haut) qui faisaient une place à des cultures professionnelles et techniques ont été supprimées. En revanche a été proposé à tous un enseignement de technologie qui s’est éloigné de références professionnelles véritables pour devenir un enseignement abstrait, à l’image des enseignements généraux.

L’enseignement professionnel, quoique organisé par l’Éducation nationale, reste en France dévalorisé dans l’imaginaire aussi bien des familles que des acteurs institutionnels.

Les cultures des familles peuvent s’opposer à l’orientation visant à réintégrer des ateliers pratiques au collège (voir plus bas) avec le double motif que cela risque de surcharger les emplois du temps déjà complets des élèves et de ne rien apporter d’important pour leur orientation ultérieure, surtout pour les filières les plus prestigieuses des lycées.

Les cultures des enseignants du collège, en dehors des enseignants de SEGPA, sont peu ouvertes aux métiers et ne voient pas la nécessité d’une telle innovation. Si la formation initiale et continue des enseignants n’était plus limitée à une discipline académique, elle pourrait s’ouvrir à une approche des savoirs professionnels comme au fonctionnement des métiers. Mais ce qui apparaîtrait comme une « discipline » concurrente verrait sans doute se lever des oppositions des disciplines existantes qui y verraient la remise en cause de l’ancienne culture du secondaire.

De leur côté, les professionnels des métiers ne sont pas intéressés par une formation qui n’est pas tournée vers la formation d’une main d’œuvre spécifique répondant à leurs besoins. De l’autre, les cultures des intellectuels sont historiquement étrangères aux savoirs des métiers comme à une culture du travail manuel.

On voit donc que le verrou consistant à ouvrir les portes du collège à une première approche de compétences professionnelles, pour tous, ne peut avoir de chances de « jouer » que s’il est mis en parallèle avec la fin de l’orientation obligatoire de fin de troisième[2], avec le développement d’un curriculum en partie défini localement[3], et que si, loin d’apparaître comme un nouvel enseignement isolé des autres, il est relié à tous : histoire, géographie, notamment locale, EPS, langues, mathématiques et disciplines scientifiques.

S’agissant des ateliers, la pédagogie pourrait s’inspirer notamment de celle des SEGPA/EREA, dont les enseignants constitueraient le premier vivier. Ces ateliers seraient tournés vers l’approche de métiers authentiques dans les principaux secteurs économiques (y compris agricoles) qui embauchent au niveaux V ou IV. Une attention serait apportée aux activités manuelles, à la découverte des matériaux, ainsi qu’à une réflexion sur le monde technique. Il est tout aussi nécessaire de réfléchir aux liens robustes à établir entre ces approches et celles du monde de la création artistique, liens qui sont de plus en plus forts dans la création contemporaine.

Les avantages que le système et ses élèves pourraient retirer de cette orientation visant à la mise en place d’ateliers et des liens qu’ils tisseront avec les autres contenus d’enseignement sont les suivants :

  • Contribuer à créer d’autres modalités de valorisation d’élèves souvent déconsidérés dans le programme actuel.
  • Mettre fin à la domination symbolique d’un seul type d’élèves et d’un seul type de culture dans le collège actuel.
  • Créer des activités diversifiées liées à des indications nationales, mais tout autant aux ressources et compétences locales, du secteur artisanal, industriel, agricole ou artistique.
  • Mettre fin aux stages qui sont relativement peu intégrés au curriculum, et qui font apparaître aux élèves et renforcent la discrimination sociale, et mettre en place des contacts diversifiés, pour tous, avec divers types de métiers, couvrant une large part de la palette des métiers et des positions sociales qui les accompagnent.
  • Renforcer d’autres types d’évaluation que ceux qui dominent jusqu’ici, dans le cadre de projets et de travaux collectifs.
  • Equiper tous les élèves avec des questionnements de type technique et éthique en lien avec des métiers.
  • Donner à tous les élèves la possibilité de prendre goût à un enseignement professionnel et de souhaiter poursuivre des études de ce type, au moins en mineure au lycée.

Equiper tous les élèves pour leurs carrières ultérieures qui feront de plus en plus souvent appel à des compétences variées et à des croisements de compétences. Il s’agit de permettre aux élèves d’être en phase avec le nouvel horizon socio-professionnel, complexe et contradictoire, qui consistera aussi bien en une hyper-technologisation (elle-même promise à rencontrer des limites) qu’en de nouvelles conditions matérielles de vie dues aux changements climatiques.


[1] Voir le verrou en annexe du Manifeste 2 du CICUR : Renoncer à une politique des savoirs régie par un ordonnancement sélectif et hiérarchisé des disciplines au profit d’apprentissages communs à tous les élèves.

[2] Voir le verrou en annexe du Manifeste 2 du CICUR : Supprimer la décision d’orientation, autoritaire et déguisée en évaluation pédagogique (notamment en fin de collège) qui assigne bien trop tôt les destinées sociales des élèves.

[3] Voir le verrou en annexe du Manifeste 2 du CICUR : Permettre aux équipes pédagogiques, dans le cadre de finalités définies nationalement, de construire à l’échelle de leur établissement un curriculum qui soit adapté au contexte local.

Un enseignement sans enjeux

par Michel Fabre

Philosophe de l’éducation, Université de Nantes (CREN)

QUELS sont les savoirs qu’il importe d’enseigner à l’école ? Poser cette question c’est sous-entendre que tous les savoirs ne se valent pas.

Le philosophe Olivier Reboul opposait des savoirs que (portant sur des faits), des savoirs comment (portant sur des savoir-faire) et des savoirs pourquoi (portant sur la compréhension des phénomènes et des événements). Il prenait l’exemple du style gothique : savoir qu’il y a une architecture gothique ; savoir comment distinguer une église romane d’une église gothique, savoir pourquoi on est passé du roman au gothique : quelles sont les conditions historiques, culturelles, techniques de ce passage ? Pour lui, le rôle de l’école était d’intégrer ces trois types de savoir, mais sa spécificité se situait au niveau du pourquoi (Reboul, 1980).

Il y a donc des degrés de savoir. On est là sur le plan épistémologique. Mais la question des enjeux introduit en plus une notion de valeur éthique. Qu’est-ce qu’il vaut la peine d’enseigner – demandait Olivier Reboul ? Il répondait : ce qui libère et ce qui unit (Reboul, 1989, p.106). Et John Dewey (1983), un peu dans le même sens, définissait comme humaniste tout enseignement pénétré « du sens intelligent des intérêts humains » (ibid, p. 343) et susceptible de libérer « l’intelligence humaine et la compréhension » (ibid, p. 275). Un enseignement humaniste est donc celui qui transmet des objets de savoir, de savoir-être ou de savoir-faire sans les couper de leur horizon de signification humaine.

Ce que j’appelle enjeu de savoir a donc affaire à la pertinence épistémologique et au sens éthique de ce qui est enseigné. Les savoirs enseignés ne satisfont pas toujours à ces critères. Je voudrais donner l’exemple d’un cours sur le commerce triangulaire par une jeune professeure d’école (3 ans d’ancienneté) au cycle III de 2018.

Le manuel

Le cours s’appuie sur un manuel. Dans une première partie, « l’essentiel à savoir pour l’enseignant », le manuel évoque le contexte politique et économique du règne de Louis XIV. Il s’agit du partage du monde entre les différents empires coloniaux européens (portugais, espagnol et anglais) depuis le traité de Tordesillas, en 1404. La puissance de ces empires se fonde sur la création et l’exploitation de colonies et la captation des richesses locales (or, argent, épices…). Le moteur commercial repose sur la traite négrière. Sous Louis XIV et Colbert, la France va participer activement au commerce triangulaire. Un encart décrit alors le commerce triangulaire (l’échange des marchandises et des esclaves et le trajet entre les grandes villes européennes, les pays d’Afrique et d’Amérique).

Dans une deuxième partie, le manuel propose un schéma de cours. Quels sont alors les objectifs de la séquence ? Faire connaître aux élèves l’existence du commerce triangulaire et montrer comment il fonctionne. Expliquer ce fait, c’est-à-dire montrer que l’esclave constitue la force de travail qui permet l’exploitation des richesses des colonies. Le manuel propose ensuite une rapide introduction, puis un travail de groupe sur des documents, suivi d’une synthèse. Quels sont les documents proposés ? 1) deux cartes, l’une visualisant le voyage triangulaire, l’autre localisant les principales villes européennes où s’effectue ce commerce (Bordeaux, Nantes, Londres, Lisbonne, Barcelone…) ; trois images : l’une représentant la négociation d’un négrier et d’un prince africain, une autre représentant une plantation, la troisième des d’instruments pour empêcher les esclaves de s’enfuir ; deux coupes de bateaux négriers ; un extrait de récit de voyage par un esclave ; un extrait du Code noir précisant le statut des esclaves.

Le manuel propose ensuite une institutionnalisation du travail de groupe, dans une synthèse finale :

Le commerce triangulaire commence dans les ports européens d’où partent des bateaux chargés de produits fabriqués qui sont vendus en Afrique à des princes.
Ces princes ou chefs de tribus échangent les produits européens contre des esclaves qu’ils ont capturés.
Les esclaves partent en bateau pour un voyage très long, pénible et dangereux, afin d’être vendus à des planteurs dans les Amériques. Sur les plantations, la vie est très difficile et des esclaves se révoltent et s’enfuient.
Les produits agricoles des plantations rejoignent l’Europe dans les mêmes bateaux que ceux qui avaient apporté les esclaves noirs, et fournissent des richesses aux ports européens.

Que dire de la leçon du manuel ? La première partie, à destination des enseignants, évoquait le contexte politique et économique de l’esclavage. On aurait donc pu s’attendre à ce que la suite du cours prenne en compte la question pourquoi (pourquoi l’esclavage, quelles sont les conditions politiques, économiques, idéologiques qui le rendent possible ?). Mais cette question est délaissée au profit de la question qu’est-ce que (Qu’est-ce que le commerce triangulaire ?) et de la question comment ? (Comment ça se passe, quelles sont les conditions de vie des esclaves, etc. ?). Les documents s’avèrent purement illustratifs et la synthèse finale est factuelle. Comment les élèves pourraient-ils être emmenés à réfléchir sur les conditions économiques, politiques et idéologiques du commerce triangulaire ? Où est la pertinence épistémologique de cet enseignement ? Et surtout quelle est sa valeur éthique ?

Le cours

L’enseignante va s’inspirer du manuel, mais l’interprète à sa manière. Dans sa fiche de préparation, elle explicite ses objectifs qui sont essentiellement de méthode : 1) être capable de comprendre des documents et d’en extraire les informations importantes ; 2) être capable de collaborer dans un travail de groupe ; 3) être capable de faire une présentation orale du travail de groupe. Dans la préparation, aucune évocation n’est faite du contexte politique et économique de l’esclavage. Dans l’introduction, la consigne est simplement : « aujourd’hui nous allons travailler sur le monde dans lequel vivait Louis XIV ». Plus aucune sollicitation vers un « pourquoi ? » quelconque. Il en sera de même dans les autres consignes qui sont toutes orientées vers le descriptif.

Le déroulé du cours confirmera cette orientation descriptive. Il commencera par l’évocation anecdotique du règne de Louis XIV sans aucune référence au contexte politique et économique. Le travail de groupe ne sera pas introduit, comme le préconisait le manuel, par l’évocation de ce contexte, ce sera une introduction méthodologique : ce qu’il faut faire (bien lire les documents, se préparer à les présenter aux autres groupes). Les élèves vont commenter les documents, les cartes de la navigation triangulaire, les conditions de l’esclavage. Pas le moindre étonnement, pas la moindre question sur le phénomène de l’esclavage, comme s’il allait de soi. Le seul document qui aurait pu soulever un questionnement de ce type (le Code noir) n’est pas pris en compte, faute de temps. En effet, les 8 premiers articles du Code concernent la vie religieuse des esclaves. Ils ordonnent de les faire baptiser et de les instruire dans la religion catholique. On peut s’étonner de cette insistance sur la religion dans un code qui vise à réglementer l’esclavage. Cela montre en tout cas que les esclaves sont bien considérés comme des hommes. On ne se demande plus, comme dans la controverse de Valladolid (1550), si les Indiens (ou ici les Noirs) ont ou non une âme. D’ailleurs quand ils sont affranchis, on leur reconnaît les mêmes droits que les personnes libres (article 59). Mais s’ils sont des êtres humains, comment se fait-il alors qu’ils soient considérés comme des « meubles » (des meubles qui sont transmis par héritage aux héritiers du maître) ; que leur maître ait le droit de les acheter et de les vendre et même droit de vie et de mort sur eux ?

En réalité, le cours accentue le rétrécissement du questionnement qui était déjà à l’œuvre dans le manuel. Ne subsistent plus que des connaissances factuelles. Savoir qu’il y avait de l’esclavage sous Louis XIV et que cet esclavage prenait l’aspect d’un commerce triangulaire, que les esclaves étaient maltraités, c’est tout ce que peut espérer apprendre un élève de cette classe sans qu’aucune question ne soit soulevée à propos des facteurs économiques, politiques, idéologiques de cette affaire. On est bien dans un fonctionnement cognitif de bas niveau. L’esclavage n’a aucune chance d’être perçu comme la solution aux problèmes de l’essor économique des États européens et de la concurrence entre ces États. Surtout la question éthique, celle de savoir comment il se fait qu’on puisse réduire des hommes en esclavage, est absente. Le traitement des documents peut laisser place à la rigueur à une attitude compassionnelle – « ah ces pauvres gens, comme ils sont maltraités » (laquelle n’apparaît d’ailleurs même pas chez les élèves !). Mais il ne permet pas de susciter un quelconque étonnement sur le fait de l’esclavage et comment il a été possible.

Conclusion

On peut interroger l’enjeu épistémologique, la pertinence de cette séquence. S’agit-il vraiment d’un cours d’histoire puisque la traite négrière n’est pas traitée comme un ensemble d’événements dont on devrait étudier les conditions qui l’ont rendue possible à un moment de l’histoire politique économique et aussi de l’histoire des mentalités ?

On peut surtout s’interroger sur l’enjeu éthique de la séquence, puisque le commerce triangulaire apparaît ici comme un commerce qui va de soi. Certes on peut s’apitoyer sur le sort des Noirs. Mais rien n’est fait pour réfléchir sur l’esclavage.

Évidemment, ce manuel et ce cours ne prétendent pas refléter la réalité des pratiques. Il s’agit néanmoins de cas qui interrogent. Ce qui rend un peu pessimiste c’est le fait qu’il a fallu plus de vingt minutes au groupe d’inspecteurs du premier degré qui a visionné cette séquence pour délaisser le questionnement sur la démarche de l’enseignante, la tenue de la classe, le travail des élèves… et commencer à poser la question des enjeux de savoir.

Encore cette question a-t-elle dû être fortement induite !

Références

Dewey, John (1983). Démocratie et éducation. L’Âge d’homme.

Reboul, Olivier (1980). Qu’est-ce qu’apprendre ? PUF. Reboul, Olivier (1989). La philosophie de l’éducation. PUF, coll. « Que-sais-je ? »