Des verrous à faire sauter pour démocratiser l’École
Or, nous observons une confusion des finalités[1] qui s’illustre par une surreprésentation au quotidien des évaluations qui contrôlent ce qui est acquis ou non. Peu formatives, ces évaluations s’apparentent à des épreuves dont les résultats comptent pour l’avenir des élèves. Les erreurs sont donc le plus souvent sanctionnées et non considérées comme un point d’appui pour progresser, comme lors des examens ou concours.
Comprendre le verrouillage
Aux origines historiques
Ces pratiques sont l’héritage d’une conception de l’École dont la fonction première était moins de faire réussir tous les élèves que d’identifier et de distinguer les meilleurs. Cette culture sélective[2] continue aujourd’hui de structurer les pratiques évaluatives et contribue à maintenir le caractère profondément élitiste du système scolaire français.
La prédominance de la fonction certificative s’inscrit dans la longue histoire des examens français. Les modalités d’évaluation actuelles sont héritées d’une tradition scolaire[3] dont la vocation première était de sélectionner davantage que de former. En effet, le système français des examens de la voie générale et technologique (brevet des collèges et baccalauréat) et de la plupart des examens de la voie professionnelle qui ont suivi le modèle dominant a été façonné sur le mode élaboré par les Jésuites – marqué par les concours mandarinaux chinois – c’est à dire sur un modèle non pas d’examen (qui valide des acquis) mais de concours qui sélectionne les meilleurs. En cela, il a comme caractéristique de se focaliser sur le succès ou l’échec global d’une personne par rapport aux autres, et de gommer toute la richesse de chaque parcours et des acquisitions. De fait, une partie non négligeable des élèves souffre de ce système hiérarchisant et élitiste[4], qui met en avant le fait qu’ils réussissent moins bien que les autres au lieu d’informer sur ce qu’ils ont acquis ou sur ce qu’ils ne savent pas encore.
Ensuite, depuis l’officialisation de la notation sur 20 en France à la fin du XIXe siècle, l’attribution d’une valeur chiffrée à une production d’élève s’est imposée au quotidien. Rendue visible aux yeux de tous, elle n’a cessé d’être critiquée depuis le début du XXe : non fiable, subjective, anxiogène et bien souvent déconnectée des apprentissages réels. Pourtant, elle reste une fidèle passagère de notre système scolaire, et sa persistance interroge autant que ses usages. C’est ainsi que la plupart des élèves français sont évalués au quotidien et lors des examens sur la base d’une moyenne qui ne signifie rien en tant que telle, alors que d’autres systèmes d’examens sont bien plus exigeants sur ce qui est attendu lors des épreuves qui les composent : par exemple le système des unités d’un A-level anglais, évaluées séparément, et sans totalisation ni compensation. Ils sont aussi confrontés très tôt dans leur scolarité à des pratiques qui les hiérarchisent plus ou moins implicitement, et qui tendent à mettre en lumière les performances[5] au détriment des progrès ou des savoirs acquis.
Depuis plus d’un demi-siècle, les travaux scientifiques et les prescriptions institutionnelles soulignent l’intérêt d’évaluations davantage au service des apprentissages. Pourtant, ces évolutions se heurtent à un modèle profondément ancré, dans lequel l’évaluation demeure avant tout un instrument de classement. Des alternatives valorisant les fonctions formatives de l’évaluation ont cours depuis les années 1960 et ont largement fait leurs preuves. Mais, malgré les tentatives d’en finir avec la notation pour se diriger vers ces évaluations plus utiles pour apprendre, celles-ci ne se sont pas imposées et l’immobilisme persiste. Par exemple, depuis la suppression des compositions trimestrielles en 1969, le quotidien des élèves a été peu à peu envahi par les évaluations institutionnelles, qui comptent, au détriment de ces évaluations formatives qui peinent à trouver leur place. Et plus récemment, l’imposition de l’approche par compétences n’a pas non plus permis d’accéder à de nouvelles pratiques évaluatives, en particulier parce que les examens – comme le Brevet des collèges – exigent toujours des notes bien en amont, pour les contrôles continus notamment.
Ainsi, ces différents héritages convergent vers une même conception de l’évaluation : mesurer, classer et sélectionner davantage qu’accompagner les apprentissages.
Un carrefour d’injonctions contradictoires qui pèsent sur les scolarités des élèves
Bien que les enseignants soient réglementairement soumis à des injonctions à évaluer les acquis et progrès des élèves, il ne leur est pas facile de répondre à des attentes qui sont souvent contradictoires. Par exemple : évaluer de façon « positive » en encourageant tous les élèves, et en même temps rendre en permanence des comptes aux parents et à l’École sous forme synthétique, en passant notamment par des logiciels imposés qui ne réclament que des résultats quantifiables. Autre exemple, il leur est demandé de fonctionner par cycles de 3 ans pour laisser aux élèves le temps d’apprendre et en même temps d’établir plusieurs fois par an des bilans en fonction des résultats des élèves. Dès le primaire, ils doivent aussi prendre des décisions irréversibles sur les destinées (redoublement / orientation en SEGPA puis dans certaines voies de lycée / préprofessionnalisation[6]).
Par cet appareil d’évaluations, l’École impose un rythme soutenu aux enseignants qui se répercute sur les élèves : la pression des examens et évaluations nationales, le déploiement du contrôle continu, des conseils de classe, incitent fortement les enseignants à évaluer avec des « résultats qui comptent » en permanence et sans tenir compte des rythmes différents d’apprentissage. Il leur incombe de préparer les élèves aux évaluations et examens, d’avoir des « résultats » en permanence, de « boucler » le programme, d’enchainer les séquences, de remplir les bulletins pour préparer l’orientation, etc.
Cette succession d’évaluations ne transforme pas seulement le travail des enseignants ; elle agit également sur l’expérience scolaire des élèves, la formation est transformée en juxtaposition de séquences et contenus. Le curriculum ressemble davantage à un pot-pourri de savoirs ayant peu de liens les uns avec les autres, qu’à une articulation cohérente et progressive de ces savoirs. Or, les élèves ne sont pas égaux face à ces rythmes scolaires. Si certains élèves, disposant déjà des ressources attendues[7], réussissent scolairement en s’adaptant au mieux à ce rythme effréné, d’autres sont mis en difficulté par ce contexte quotidien anxiogène, qui non seulement leur rappelle à chaque instant qu’ils ne répondent pas aux normes scolaires, mais qui en en même temps, ne les placent pas dans des conditions qui leur permettraient de montrer ce qu’ils savent faire. Les évaluations fréquentes les placent alors dans une situation paradoxale : ils sont évalués avant même d’avoir réellement eu le temps d’apprendre. Enfin, les familles ont ainsi progressivement été habituées à n’être informées que des résultats de leurs enfants sous forme synthétique par des notes, par l’usage de couleurs, de graphiques, ou de niveaux jugés plus ou moins satisfaisants, mais dont le contenu, en termes de savoirs acquis, n’apparait pas. Cela explique en partie les contestations qui émergent dès que la suppression de la notation est évoquée, les familles ayant à juste titre le sentiment que sans les notes, elles ne seront plus informées et ne pourront plus anticiper les difficultés éventuelles des enfants.
Des pratiques quotidiennes trop peu réfléchies
Les enseignants et parents n’ayant eux-mêmes connu quasiment que des évaluations qui s’agrègent les unes aux autres et qui comptent pour la suite de leur parcours, il leur est très difficile d’appréhender cette question autrement. Du côté des parents, il est difficile d’imaginer que d’autres formes d’évaluation et de restitution de résultats sont possibles, puisque l’École communique avec eux principalement par le biais des livrets scolaires et plateformes numériques qui synthétisent les résultats. Du côté des enseignants, ceci est d’autant plus difficile que la formation à l’évaluation est un impensé. Or, celle-ci permettrait de découvrir des démarches pédagogiques associées à des modalités d’évaluation intégrées aux apprentissages[8], c’est-à-dire offrant réellement un statut positif aux essais et erreurs. Cela conduit de nombreux enseignants à reproduire ce qu’ils ont vécu eux-mêmes à l’École en se réfugiant derrière des pratiques qui nuisent aux élèves les plus fragiles : l’évaluation est très tôt dramatisée et se traduit dès le collège par un martèlement de notes (environ 150 à 170 notes par an et par élève). Les élèves sont sans cesse sous pression, les « erreurs » bien souvent inscrites à charge contre eux, plutôt que prises comme des occasions d’apprendre. Cela induit des pratiques peu compatibles avec des démarches pédagogiques au service des apprentissages valorisant les interactions entre pairs comme l’apprentissage coopératif, ou encore les interactions entre enseignants telles qu’on peut les appréhender dans certains pays.
Par ailleurs, l’usage de la notation chiffrée, et sur 20, qui règne dans la plupart des cas pose plusieurs problèmes : elle invite « naturellement » aux opérations arithmétiques, et au calcul de moyennes plus ou moins mêlées de coefficients. Ces moyennes font partie des éléments qui souvent décident d’un passage dans une classe supérieure ou d’une décision d’orientation, sans qu’on se préoccupe des acquis réels ou encore du projet de l’élève. Ces pratiques quotidiennes conduisent souvent à ce qu’une partie des élèves soit considérée comme étant en échec. L’évaluation des performances tend en effet à produire une répartition des résultats en courbe de Gauss (U inversé) : quelques élèves sont jugés très performants, quelques autres en grande difficulté, tandis que la majorité est perçue comme moyenne, indépendamment du niveau réel de la classe.
Des imaginaires de différents acteurs
Si les enseignants ne sont pas formés pour évaluer leurs élèves, ils sont aussi peu formés aux résultats de la docimologie, ce qui conduit à penser que les résultats attribués sont justes et liés au travail fourni : or, une évaluation chiffrée ou une validation par compétences aurait peut-être abouti à un autre résultat dans la classe d’à côté, ou avec un autre enseignant, ou à un autre moment, ou avec un nom d’élève différent, etc. Cette relativité des résultats est connue depuis une centaine d’années. Or, l’illusion d’objectivité des notes chiffrées (définies parfois au centième près) tend à les sacraliser et les transforme en « ce pour quoi » travaillent les élèves, au détriment de l’attention de longue durée portée aux savoirs et à leur acquisition.
Par ailleurs, les « biais sociaux » d’évaluation qui conduisent de façon inconsciente, à tenir compte d’autres éléments que ceux qui devraient être évalués, comme le statut scolaire de l’élève, ses performances antérieures, son origine sociale, son genre, etc., sont peu connus ou font l’objet de malentendus, tout comme les effets des évaluations pour et sur les élèves. Un mauvais résultat, en dehors des cas d’évaluation effectivement formative, démobilise, crée de la résignation, laisse des traces négatives pour l’élève jusqu’à créer un désintérêt profond pour les savoirs enseignés. Or, beaucoup d’enseignants et parents pensent que recevoir un mauvais résultat va inciter l’élève à se mettre au travail. Et même si c’était le cas, le « travail » n’est pas forcément bénéfique car il exige, entre autres, tout un ensemble de savoirs méthodologiques dont de nombreux élèves et leurs familles ne disposent pas, et qui ne sont pas enseignés en classe.
Les résultats sont d’ailleurs souvent interprétés comme étant de la responsabilité unique de l’élève[9], qui aurait fourni assez d’efforts ou pas assez. La définition même des « épreuves » évaluatives contribue à cette responsabilisation : épreuve identique pour tous, au même moment, individuelle le plus souvent et invitant à la comparaison des résultats entre les élèves. Les meilleurs seraient ainsi les plus méritants, ce qui tend à naturaliser les inégalités plutôt qu’à les questionner et à justifier le fonctionnement même du système scolaire. Ce raisonnement ignore tout un ensemble de déterminismes sociaux ainsi que certains effets propres au fonctionnement de notre École. Enseignants, élèves et parents partagent ainsi un imaginaire qui consiste à penser que les résultats obtenus reflètent exactement le travail de l’élève et ne seraient liés qu’au mérite individuel. Or travailler efficacement à l’École suppose des prérequis que tous et toutes n’ont pas et les phénomènes de désengagement proviennent souvent de ce que les élèves qui n’ont pas vu leurs efforts récompensés se découragent, voire décrochent.
Les obstacles au déverrouillage
Des obstacles existent déjà, relatifs aux traditions, aux imaginaires et aux formatages que l’institution scolaire a créés par la formation et les modes de recrutement de ses agents. D’autres obstacles pourront émerger suite aux changements structurels mais aussi relevant des pratiques ou de l’organisation des écoles et établissements.
- L’attachement des Français aux diplômes globalisants indique la capacité des lauréats à s’être montrés « en moyenne », meilleurs que d’autres et non ce qu’ils ont acquis.
- La définition même des examens nécessite d’être repensée puisqu’ils se projettent bien en amont sur les pratiques d’enseignement, sur les savoirs valorisés et modalités d’enseignement-apprentissage.
- L’idée même que la réussite du plus grand nombre serait le signe d’un nivellement par le bas ou d’une baisse des exigences, de pratiques démagogiques, doit être dépassée. Elle peut au contraire traduire une grande maitrise des apprentissages par les élèves.
- L’idéologie du mérite très prégnante conduit à valoriser les plus performants et culpabiliser, voire, selon les discours en vogue, « responsabiliser » les autres.
- L’orientation pilotée par les résultats scolaires et induite par la structure même du système, est vectrice d’inégalités profondes.
- L’attachement des enseignants, des parents et de bien des élèves aux notes et moyennes n’est pas à nier.
- L’habitude des enseignants de travailler seuls, isolés par rapport à l’ensemble de leurs collègues, exige aussi une évolution dans la conception même du métier.
- La définition des savoirs et les modes d’évaluation au long de l’année devra être repensée collectivement au risque que l’évaluation s’apparente toujours à un empilement de résultats aléatoires et qui ne font pas sens.
- L’organisation, le fonctionnement des établissements, la structure même des programmes et le cloisonnement disciplinaire, sont des obstacles à un changement des temporalités et des représentations de la réussite.
Changer les pratiques d’évaluation pour leur redonner leur vraie fonction éducative
Il s’agit véritablement de créer les conditions structurelles mais aussi pédagogiques pour que l’évaluation soit utile pour progresser et non discriminante. La proposition consiste à renoncer 1) à la notation chiffrée au moins jusqu’à la validation du socle commun pour envisager des évaluations qualitatives basées sur l’atteinte de standards, et 2) à des examens qui fonctionnent comme des concours.
Les effets à en attendre sont :
- Des évaluations et examens plus utiles aux élèves et à tous si, au lieu de se cacher derrière les notes et les moyennes, ils mettent en évidence dans leurs résultats les acquis réels des élèves dans leur diversité, référés à des standards, et sur le long terme.
- Une diminution des aléas et une plus grande justesse par l’élaboration, quand c’est nécessaire, et notamment pour les examens, de standards servant de repères les plus objectifs possibles pour l’évaluation : plus que l’atteinte d’une moyenne ou d’un seuil chiffré, la définition de standards à valider offrira la possibilité à chacun de construire son parcours.
- Une remise à plat des façons de recourir à des logiciels de notes, à des algorithmes d’orientation et d’affectation des élèves et des étudiants comme Affelnet ou Parcoursup pour aller vers des procédures d’orientation plus transparentes, liées au projet de l’élève et construites sur le long terme.
- Un évitement de la stigmatisation, de la dévalorisation, de la condamnation mécanique à l’échec, et de la mauvaise image qu’ont d’eux-mêmes beaucoup d’élèves, par le renoncement à la notation systématique des productions des élèves dans leur quotidien.
- Des évaluations conçues sur un temps long, articulant clairement l’évaluation à visée formative et l’évaluation sommative, réservée à la validation des acquisitions. Cette distinction, aujourd’hui quasi absente de la culture scolaire française, permettrait de restituer à l’évaluation quotidienne sa véritable fonction visant à étayer, explorer, recommencer, réguler, sans que chaque production soit immédiatement transformée en jugement définitif par la sanction des erreurs. Cela permettra aussi d’enrichir la nature même des productions évaluées (projets, travaux extérieurs, travaux collectifs, etc.) et d’impliquer les élèves dans leurs évaluations à caractère formatif.
- Des évaluations réussies par le plus grand nombre et assumées, qui ne soient plus perçues comme trop faciles ou démagogiques quand elles reflètent simplement une bonne maîtrise des apprentissages.
- L’attention portée par les élèves et leurs familles à leurs apprentissages et le sens qu’ils en tirent sera renforcée, avec les progrès qu’on peut en attendre. L’appui sur des critères précis et des « standards » ne pourra que renforcer aussi l’appropriation par les élèves des attentes. En ce sens, le socle commun pourrait jouer le rôle qui lui est assigné en rendant les attendus lisibles, en étant un véritable référentiel pour les apprentissages et en permettant la reconnaissance des compétences acquises quels que soient les contextes disciplinaires ou interdisciplinaires. Il ne s’agirait plus de chercher à tout évaluer mais de repérer et conserver des traces témoignant des progrès et acquisitions.
La désacralisation des résultats renforcée par la formation aux biais évaluatifs et à la docimologie contribuera à prendre en compte la diversité, à identifier les besoins
[1] Voir la vidéo de Anne-Marie Bardi, Lucie Mougenot et Yves Zarka au séminaire du CICUR.
[2] Lucie Mougenot, « L’évaluation des élèves en France : pourquoi elle ne mérite pas la moyenne ? », blog du CICUR.
[3] Voir la vidéo d’Alain Boissinot au séminaire du CICUR.
[4] Voir la vidéo de Fabrizio Butera au séminaire du CICUR.
[5] Lucie Mougenot, « Évaluer « le corps » ? L’entrée de l’EPS dans les évaluations nationales », blog CICUR.
[6] Voir le verrou en annexe du Manifeste 2 du CICUR : Supprimer la décision d’orientation, autoritaire et déguisée en évaluation pédagogique (notamment en fin de collège), qui scelle trop tôt les destinées sociales des élèves.
[7] Patrick Rayou, L’autonomie des élèves : injonctions, pratiques, inégalités, PUL, 2025.
[8] Sur l’évaluation à la maternelle, voir la vidéo de l’interview de Valérie Gense & Marie-Josèphe Guerville dans le cadre du séminaire du CICUR.
[9] Patrick Rayou, « De l’ambition des élèves », blog du CICUR.










