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Manifeste 2 : une boussole pour l’action

CICUR
14 juillet 2026

Le CICUR (collectif d’interpellation du curriculum) est né en 2020 et n’a cessé depuis de procéder à l’interpellation du système éducatif français dans la direction indiquée dès les textes de la fondation du collectif, et notamment ceux intitulés Manifeste et Boussole. Son blog rend compte de son travail en continu.

Toutefois, depuis les premiers travaux du CICUR, le temps passé, marqué par un contexte mondial évoqué ci-après, rend indispensable aujourd’hui la mise à jour que représente ce Manifeste 2 dont nous présentons ici une version de travail (juillet 2026).

Ce texte témoigne d’une nouvelle étape : ne pas seulement interpeler et dénoncer, mais chercher des voies vers un changement à la hauteur de ces interpellations. Non pas « une » réforme, qui viendrait soudainement tout changer de façon centralisée et autoritaire, mais des changements qui, pris en charge par différentes catégories d’acteurs, en initieraient d’autres et permettraient de créer les conditions pour sortir l’École de l’impasse où elle se trouve. Ceci nous engage à revenir sur le contexte actuel qui se caractérise par des menaces croissantes sur le service public d’éducation, et sur des politiques des savoirs inadaptées et dénuées de finalités claires pour la formation des citoyens et citoyennes de demain.

Le contexte : des menaces croissantes qui pèsent sur nos vies et sur l’École

Le contexte général est fait de menaces aggravées pesant au niveau mondial sur l’habitabilité, sur le vivant, sur le rapport à la vérité, sur les droits humains, sur la démocratie même et sur la paix dans le monde, qui visent aussi l’éducation publique. Deux questions sont à poser, traditionnellement évitées par les politiques éducatives successives : dans quelle mesure ces menaces pèsent-elles sur l’École et dans quelle mesure l’École et donc l’éducation ont-elles un rôle à jouer face aux menaces et malheurs du monde, pour en protéger les enfants ou pour s’opposer à leur diffusion et proposer d’autres modèles ? Si on a en tête qu’une des convictions initiales du CICUR est que l’École ne sert pas qu’à passer des examens, mais qu’elle a un rôle face au monde, qu’elle est là pour aider tous les enfants à comprendre le monde et pour les préparer à y agir, on comprend de quelle nécessité procède cet approfondissement de nos positions.

Ces menaces, dont l’exécution déjà avancée dans certains pays doit alerter tous les autres, ciblent d’abord l’École elle-même, où elles prennent les visages suivants : privatisation et fracturation accélérées non seulement des écoles, mais des savoirs eux-mêmes (avec par exemple, dans certains pays, des enseignements optionnels payants proposés à des segments de la population, comme le seraient des produits commerciaux, pour enrichir des CV d’élèves), exacerbation du culte de la performance et de la fascination pour la réussite pécuniaire, inféodation sans éthique aux technologies, diffusion à échelle mondiale de contre-vérités et d’idéologies a-démocratiques de rejet de l’autre et de positionnements nationalistes dans certains programmes scolaires.

En France, on assiste aussi au règne du double discours. Les réformes en faveur d’un retour ouvertement élitiste à l’École qui existait avant les mesures de massification scolaire prises au milieu du siècle dernier sont justifiées au nom de la « méritocratie républicaine ». Seuls les « méritants » auraient accès aux filières et aux savoirs scolaires les plus sophistiqués, quand la masse des élèves devrait se contenter le plus vite possible d’accéder au monde du travail, nécessitant de moins en moins de qualification car de plus en plus soumis au pilotage par l’IA. Mais dénoncer ce double discours « républicain » ne suffit pas pour sortir des pièges dans lesquels la massification scolaire est restée prisonnière faute d’avoir changé ses finalités élitistes en faveur d’une démocratisation à la hauteur des défis humains à relever

Poser une École arrimée à l’humain

Les menaces portant sur les savoirs, sur la démocratie, sur la justice, sur l’avenir du vivant et de la planète justifient que soit élaborée sans tabous une nouvelle politique des savoirs, permettant à tous les élèves de se repérer dans les complexités du monde où ils vivent et d’être en capacité d’y prendre des décisions justes. La question est ici celle des finalités de l’éducation, qui ne trouve pas aujourd’hui de réponse satisfaisante.

Clarifier les finalités de l’École

Actuellement, la puissance publique en met en avant plusieurs, comme cela apparait dans l’article L111.1 du Code de l’éducation : « Le droit à l’éducation est garanti à chacun afin de lui permettre de développer sa personnalité, d’élever son niveau de formation initiale et continue, de s’insérer dans la vie sociale et professionnelle, d’exercer sa citoyenneté ». Comme ces finalités s’avèrent parfois peu compatibles entre elles ou qu’elles relèvent d’un véritable patchwork, cela revient à ne pas en avoir.

Ce que ce système privilégie en fait c’est la formation d’un élève idéal, vu comme un sujet désincarné, spontanément rationnel, délié de toute attache sociale, culturelle, affective et territoriale. Or, pour beaucoup d’élèves, l’École et la vie les confrontent à des fractures, des inégalités, des injustices et des difficultés accrues à être ensemble dans un monde mouvant et incertain. Héritier d’une longue histoire élitiste et profondément ancré dans les mentalités, l’imaginaire éducatif méritocratique qui légitime la seule compétition individualiste s’est perpétué même lorsque des politiques de « démocratisation » étaient à l’ordre du jour. Or, aujourd’hui, l’École a besoin de sortir de cet imaginaire pour répondre aux défis vitaux propres à notre époque.

Partant de là, le CICUR propose une réflexion fondée sur l’éducation des petits humains, une éducation longue et exigeante comme l’impose la survie de l’espèce humaine et du vivant sur notre planète, situation qui est parfaitement décrite et analysée par l’anthropologie scientifique.

Ce qui est essentiel pour le petit humain, c’est d’acquérir la conscience qu’il est tout à la fois un individu singulier, un être social vivant simultanément dans plusieurs espaces, et qu’il appartient à une même et unique espèce, solidaire du vivant. Il s’agira donc de développer l’apprentissage à l’école de ce que c’est qu’être un humain, d’avoir une identité singulière et une identité commune avec tous les autres humains.  Connaître l’unité et la complexité humaine aidera chaque enfant à s’approprier l’identité terrienne partagée entre tous. Enseigner ce qu’est être humain à toutes et tous et chacun/chacune pourrait donc être cette finalité supérieure que nous recherchons : l’humanité, en tant que fait de nature et construit culturel, nécessite transmission et appropriation critique.

Pour poursuivre cette finalité, nous devons absolument sortir les savoirs scolaires de leur cloisonnement actuel, de choix anciens qui éliminent ou marginalisent des savoirs aujourd’hui essentiels, et passer ainsi d’une école des savoirs cloisonnés, hiérarchisés et strictement académiques à une école où l’on cultive la relation entre tous les savoirs, scolaires ou non, comme la relation à soi, aux autres, au vivant et à la planète. Cette finalité s’oppose à une École qui continue consciemment, mais plus souvent par inertie, à valoriser les dominations, celles des riches ou des puissants comme celles de l’humain sur le vivant, et à maintenir des servitudes, y compris celles vis-à-vis des technologies.

L’IA constitue de ce point de vue un changement majeur : pour la première fois, l’invention technologique permet de produire « artificiellement » et non « humainement » du langage et des symboles. Ce tournant intellectuel et créatif peut conduire à l’illusion qu’on n’a plus besoin d’années d’études puisque, lorsqu’on ne sait pas que penser ou comment agir, l’IA pourra nous l’indiquer. Or, apprendre seul face à son écran ou apprendre dans une institution scolaire, dans un cadre collectif n’ont aucun rapport. L’enjeu est essentiel : pour que l’école conserve son rôle d’apprentissage collectif de l’humanité, nous devons repenser son organisation afin de faire de l’IA non un poison mortel pour elle et l’humanité, mais un instrument d’apprentissage effectif.

Autrement dit, nous proposons d’enseigner ce qui nous fait humains à tous et à chacun/chacune plutôt que l’acceptation passive ou l’adaptation contrainte, parfois opportuniste, aux multiples tyrannies contemporaines. Nous considérons même qu’il n’y a plus là de choix, mais que nous sommes confrontés à une nécessité qui appelle un nouvel imaginaire !

Construire une nouvelle culture commune

Cette finalité renvoie au fait que les savoirs de l’École doivent introduire chaque élève à une « culture », qui ne juxtapose pas des savoirs isolés, mais qui organise des relations, entre les savoirs, avec soi, avec les autres et avec le vivant. Dans une perspective que nous appelons « curriculaire » parce qu’elle dépasse la simple juxtaposition des matières d’un programme, il s’agit de proposer une culture commune qui fournisse à tous et toutes et à égalité des moyens de vivre dans le monde et de se repérer dans ses complexités. Il faut pour cela prendre en compte la vie des jeunes dans toutes ses dimensions, mettre en relation au sein de l’École les disciplines, les personnels, les familles, les élèves, ouvrir à l’ensemble de ces derniers les savoirs nécessaires à leur vie présente et future.

Un tel projet nécessite que l’on ne fragmente plus les savoirs enseignés dans une atomisation de l’espace et du temps scolaires. Définir une nouvelle culture commune suppose un travail d’élaboration reposant sur une palette étendue des savoirs (savoirs conceptuels, langagiers, pratiques, professionnels, comportementaux, civiques etc.). Les savoirs conçus comme reliés entrainent nécessairement d’autres façons de vivre et de travailler en milieu scolaire : il ne s’agit pas de plaquer des démarches pluridisciplinaires sur des emplois du temps et des hiérarchies inchangés, mais de les inscrire au cœur même de toute l’activité éducative.

 Inclus dans une culture commune qui ne soit pas la culture faussement générale des catégories sociales qui maitrisent l’école, les savoirs scolaires devraient aussi permettre aux élèves de prendre conscience des liens entre leurs apprentissages. Les jeunes doivent pouvoir se constituer une représentation personnelle, évolutive et critique de leurs savoirs, qu’ils soient issus de l’École ou d’autres expériences : reconnaître la diversité des activités humaines ; valoriser la diversité linguistique, le monde des techniques, des métiers, des arts — des plus populaires aux plus élaborés — ainsi que les activités physiques et le rapport au corps. Ces savoirs devraient mieux préparer à la vie en société et à la vie démocratique, dans et hors de la classe en donnant aux élèves les moyens de comprendre et d’éprouver qu’ils ne sont rien sans les autres pour affronter les questions vives de notre temps.

Cela suppose des pédagogies et des exercices qui les amènent à prendre des décisions collectives, à coopérer, à conduire des projets communs, à assumer des responsabilités, en articulant apprentissages disciplinaires, vie personnelle et collective, valeurs éthiques, sociales et civiques. Cette culture commune fondée sur des savoirs-relations devrait abolir la hiérarchie actuelle des savoirs entre les arts du dire et les arts du faire. Elle devrait constituer un socle partagé, suffisamment solide pour garantir l’égalité, mais assez ouvert pour permettre des parcours personnalisés, notamment dans les rythmes d’apprentissage, les approfondissements proposés par les établissements ou les choix des élèves. Enfin, elle ne pourra véritablement se dire commune que si le sens même du commun procède d’une préoccupation centrale pour l’humain, entendu ici au sens anthropologique : un être de relation, de culture, de vulnérabilité et de responsabilité envers les autres comme envers le vivant.

Pour un changement complet de politique éducative

Le CICUR entend dans cette perspective à la fois poursuivre plus que jamais l’analyse des angles morts des politiques éducatives, mais aussi rechercher quelle logique pourrait permettre d’envisager un changement complet de politique éducative.

La démarche

Une scolarité complète dure au minimum 15 ans, davantage si l’on y ajoute le bac+2 ou 3 qui se généralise et auquel participent largement les lycées (CPGE[1], BTS[2], DNMAD[3]…). Or, au lieu de prendre en compte cette longévité, le pouvoir exécutif français a accru ses tendances à agir dans le court terme depuis l’avènement du quinquennat présidentiel et parlementaire. Faute de garde-fous constitutionnels, l’exécutif s’est arrogé le droit de réorganiser tel ou tel segment des études d’une rentrée à l’autre, sans se soucier de la cohérence de la formation et de l’avenir des jeunes. C’est pourquoi le CICUR met en question la légitimité du pouvoir exécutif à régir le système jusque dans ses moindres détails, selon son appréciation souvent changeante des priorités du moment.

Devant un système à la fois bloqué et aux lourds héritages invisibles, il faut initier des changements qui, même s’ils semblent au premier abord modestes ou limités, peuvent en entrainer d’autres. Il s’agit en effet de profiter du caractère à la fois centralisé et global du système éducatif français (qui traite aussi bien de la maternelle que de l’enseignement professionnel, du CAP aux Grandes Écoles) pour repérer des points, connus ou non des acteurs, qui soient des centres névralgiques des blocages : ce que nous appelons ici des « verrous ».

[1] Classes préparatoires aux grandes écoles
[2] Brevet de technicien supérieur
[3] Diplôme national des métiers d’art et du design

Les verrous systémiques

Les principaux verrous sont, pour nous, systémiques, au sens où ils maintiennent un système dans un même mode de fonctionnement, même quand des alternatives meilleures existent. Ce blocage n’est ni passif ni accidentel : il résulte de mécanismes actifs, imbriqués, construits au fil du temps, et qui se renforcent mutuellement. Cette complexité les rend très résistants : on ne peut les lever ni par une bonne idée, ni par une réforme isolée, mais seulement par une analyse approfondie et une action de longue durée coordonnée sur plusieurs fronts.

Ces verrous sont anciens, parfois centenaires ; leurs raisons d’origine sont oubliées, leurs effets persistent. Ils naissent de la convergence non voulue de plusieurs évolutions qui finissent par se nouer. Ils se déploient sur trois niveaux qui se tiennent : les règles institutionnelles, les pratiques quotidiennes et les manières de penser des acteurs. Ainsi, règles, pratiques et croyances se confortent mutuellement et transforment un choix particulier en évidence. À cela s’ajoute que plusieurs verrous coexistent et s’entraident : toucher à un seul ne suffit pas, les autres ramènent le système à son point de départ.

Dans le système éducatif français, le système d’orientation, d’évaluation, la notation chiffrée et la pratique généralisée de la moyenne, la hiérarchie des disciplines, l’exclusion ou la marginalisation de certaines, la construction de cultures modèles et de cultures méprisables, les rythmes d’apprentissages…, en constituent des exemples. Faire jouer ou sauter un verrou (petit ou grand) peut ouvrir de grandes portes. Nous en proposons ici plusieurs en lien avec les analyses qui précèdent. D’autres seront progressivement envisagés, de même que leur présentation pourra être enrichie dans le débat public qu’il s’agit au fond de susciter.

L’orientation des élèves, des décisions autoritaires déguisées en évaluation pédagogique

Version de travail (juin 2026)

Le système français d’orientation ne procède pas d’une planification globale cohérente, mais de procédures émanant de trois périodes distinctes, jamais coordonnées à l’origine, et qui ont convergé pour créer un verrou particulièrement résistant.

D’abord, la France abolit les corporations entre 1776 et 1791, créant un vide dans l’organisation de ce qu’on appelle aujourd’hui la formation professionnelle. En l’absence d’acteurs coordonnés, l’État prend en charge progressivement cette formation dans des établissements spécifiques et éloignés, pour partie, du monde du travail : c’est ce qu’on a appelé la scolarisation de la formation professionnelle. Contrairement à l’Allemagne qui privilégie l’apprentissage et donc le rôle de l’entreprise dans la formation, la formation professionnelle, en France, devient un enjeu de politique de l’éducation et non de politique du travail. Ensuite, entre 1890 et 1928 émerge l’orientation professionnelle, institutionnalisée très rapidement au ministère de l’Éducation plutôt qu’au ministère du Travail : elle fonctionne non comme un placement professionnel mais comme un outil de répartition vers des formations. Enfin dans les années 1970, le collège unique est créé pour unifier trois voies qui existaient après l’école primaire débouchant sur des diplômes et des carrières différents. C’est désormais au collège d’endosser la fonction de répartition, et la formation professionnelle devient la destination des élèves « qui n’ont pas réussi » dans l’enseignement général.

Pris ensemble, ces trois choix politiques (la scolarisation de la formation professionnelle, l’orientation comme répartition scolaire, le collège comme trieur) créent une configuration dont la combinaison est rare parmi les systèmes éducatifs comparables : la formation professionnelle est scolarisée mais dévalorisée, et l’orientation fonctionne comme un jugement sur le « potentiel » de l’élève à poursuivre des études générales, et non comme une répartition professionnelle basée sur les compétences et aspirations.

Par ailleurs, le système français a incorporé très tôt le principe selon lequel l’institution a l’autorité pour décider de la progression, de la circulation, de l’orientation de l’élève dans le système scolaire. Jusque dans les années 60, c’est l’épreuve scolaire qui produit l’argument à l’appui des décisions (les composions trimestrielles). Et à partir des années 70, avec la suppression des compositions trimestrielles et la mise en place des Nouvelles procédures d’orientation, c’est une conception du « jugement » élaboré collectivement qui s’installe.

Cette architecture historique produit un tri vers des horizons sociaux fortement différenciés qui, cinquante ans après l’instauration du collège unique, reproduit fortement les inégalités sociales de classe, d’origine et de genre. La nature composite et non planifiée du système rend invisible que chaque élément aurait pu être choisi autrement.

Le Code de l’éducation énonce des principes très généraux : « l’orientation et les formations proposées aux élèves tiennent compte du développement de leurs aspirations et de leurs aptitudes ». Or aucune définition n’est donnée : qu’est-ce qu’une « aptitude » ? Comment l’évaluer autrement que par la note ? Qui décide ce que sont les « besoins prévisibles » de la société ? Cette imprécision permet à chaque acteur d’interpréter « légalement » le même texte de manière divergente. Les procédures d’orientation mises en place entre 1959 et 1973 définissent qui décide, quand et avec quels recours, mais pas les critères de fond de la décision. Aucun texte réglementaire ne prescrit de seuil de résultats ni de standards pour l’accès à la seconde générale, aucun référentiel national ne fixe ce qu’un conseil de classe doit évaluer pour prononcer un avis d’orientation. Ce vide juridique n’est pas le fruit d’une intention délibérée : il est le résultat convergent de choix successifs non coordonnés qui ont produit, sans le planifier, un dispositif fonctionnel de tri dont personne n’assume explicitement la responsabilité.

De plus, aujourd’hui, la technologie produit des résultats qui paraissent objectifs. Pronote et autres logiciels pour les évaluations, Affelnet, Parcoursup pour l’affectation : ces logiciels formatent les réponses et rendent les décisions difficilement contestables. Ce qui sort du calcul et des algorithmes doit être accepté comme un fait, pas comme un choix politique. Les instances décisionnelles, notamment les conseils de classe, se réunissent certes en présence de représentants des parents et des élèves, mais cette représentation formelle ne lève pas l’opacité des critères sur lesquels reposent les décisions. Ces instances engagent la scolarité mais aussi l’inscription sociale future et fonctionnent hors de tout débat démocratique. L’architecture du système post-troisième elle-même reproduit la hiérarchie : lycée général (prestige, ressources, perspectives), lycée technologique, lycée professionnel. Cette architecture n’a jamais fait l’objet d’un débat public explicite en France sur ses fondements ou ses alternatives possibles.

Des millions d’actes quotidiens reproduisent le système sans que personne n’ait conscience d’entrer dans la logique de la discrimination. L’automatisme de la notation est le premier : les professeurs notent ou statuent quotidiennement pour «connaître le niveau» des élèves (alors qu’aucune norme n’existe du type de ce qu’on appelle ailleurs des «standards»), et ces résultats justifient ultérieurement les décisions d’orientation. L’acte paraît évident, nécessaire, sans alternative, alors qu’il est socialement biaisé, comme les recherches l’ont établi. Le cycle bureaucratique du pilotage par les chiffres suit : chaque année, les conseils de cycle, de classe se réunissent, consultent les données chiffrées disponibles − résultats par discipline, graphiques de profil scolaire − et prennent des décisions d’orientation en conséquence. Ces chiffres s’imposent comme des évidences, sans que quiconque s’interroge sur ce qu’ils désignent réellement en termes d’acquis, en termes d’effets sur les élèves, ni sur ce qu’ils ne disent pas.

Sur cette base, les familles acceptent ou contestent. Les établissements et les rectorats gèrent les flux d’accès. Personne ne dit « nous trions » ; chacun fait son travail «normal».

La division du travail du tri s’est bien installée dans le fonctionnement, avec des tampons de secrets : qui explique aux familles comment l’enseignant évalue, comment les conseils décident, comment fonctionnent les algorithmes et les commissions d’affectation ? Le processus d’orientation fonctionne comme une négociation entre catégories d’agents dont les intérêts, les compétences et les pouvoirs sont inégaux : les chefs d’établissement gèrent des flux et raisonnent en termes de recrutement et de capacités d’accueil ; les enseignants notent et jugent, exerçant une expertise pédagogique qui leur confère un pouvoir considérable sur la trajectoire des élèves, et les familles, dans leur diversité et leurs rapports très différents à diverses stratégies, participent à une négociation dont elles ne maîtrisent ni les termes ni les enjeux réels. À résultats scolaires enregistrés identiques, les décisions d’orientation varient considérablement selon l’origine sociale des élèves.

Le système empêche la réflexion critique sur ce tri. L’oubli de l’historicité rend chacun des choix invisible et inévitable. D’ailleurs, aucun débat, aucun rapport n’a remis en cause ces procédures. Or chaque choix d’orientation est un choix politique : qui décide qui va où ? Sur la base de quels critères ? Qui gagne et qui perd dans cette répartition ?

Bien que « l’orientation, c’est pour la réussite de chacun », le tri systémique produit des perdants clairement identifiables : les enfants d’ouvriers et de familles défavorisées orientés vers le professionnel, les filles vers les formations tertiaires, les élèves de certains quartiers vers les branches « moins prestigieuses ». Le ratio 65/35 des taux d’orientation entre général et professionnel à l’issue du collège reproduit fortement les inégalités sociales.

Enfin, pour l’institution, l’orientation doit être tenue à l’écart des principaux débats, avec l’argument que « l’orientation, c’est objectif, c’est technique ». On retrouve ici, appliqué à l’orientation, le même procédé de dépolitisation que celui analysé à propos de l’évaluation : soustraire au débat démocratique ce qui relève en réalité de choix politiques. Or d’autres pays organisent la circulation des élèves autrement : soit avec des tris, mais avec des passerelles réelles entre filières qui rendent les choix largement réversibles, soit en étant ouverts explicitement à la liberté de choix des élèves, avec une égalité de prestige entre voies ou peu d’écarts entre elles. Ces alternatives existent et fonctionnent. Mais cet oubli des alternatives rend le système français incontestable et impensable à remettre en cause : d’autres choix collectifs auraient pu être faits et peuvent encore l’être.

Il ne s’agit pas de mieux trier ou d’améliorer les critères, mais il s’agit de supprimer les procédures qui organisent le tri scolaire, afin de permettre au collège de s’alléger de sa fonction de sélection et de se recentrer sur sa mission d’acquisition, d’apprentissage et d’éducation. Clairement : supprimer la fonction d’orientation du collège en fin de troisième entre les trois voies du lycée. Cela suppose de reconfigurer simultanément l’architecture du système après la troisième, puisque c’est l’existence de filières hiérarchisées qui rend le tri nécessaire.

Les effets à en attendre sont :

  • La libération du collège de sa fonction de tri. Le collège pourra se consacrer à ce qui devrait être sa mission : permettre à tous les élèves d’acquérir effectivement un socle commun de savoirs et de culture, dans une pédagogie qui privilégie l’apprentissage réel sur l’évaluation sommative, et les pratiques collectives sur la compétition.
  • La reconfiguration de l’architecture post-troisième pour que les différentes voies de formation ne soient plus hiérarchisées. Si les filières sont égales en prestige, en ressources, en financement et en attractivité pour les enseignants, il n’y a plus de «perdants» : la circulation entre les voies cesse d’être une condamnation et devient un choix réversible.
  • La disparition des procédures d’orientation fondées sur la notation et le jugement de potentiel. Plus de conseil de classe en position de juge, plus d’algorithme de classement par points (Affelnet), plus de décision irréversible prise sur la base de résultats chiffrés. Dans d’autres pays, la moindre irréversibilité des décisions d’orientation tient aussi à l’existence de voies de requalification ultérieures socialement reconnues qui renforce d’autant le poids du tri scolaire précoce.
  • La déconstruction du mythe de l’inévitabilité, en montrant que chaque étape était un choix historique et que d’autres voies sont possibles.
  • La création d’un débat public explicite sur l’architecture du système : comment organiser la circulation des élèves pour qu’elle soit juste, transparente, ouverte à des alternatives, et ne reproduise pas les inégalités sociales ?
  • La transformation de l’ « éducation à l’orientation » pour qu’elle devienne une véritable exploration collective des chemins vers une vie soutenable et juste, et non une préparation au tri. L’attention des élèves et de leur famille sera portée sur leurs apprentissages, leurs compétences réelles et le sens qu’ils en tirent et non plus détournée vers des résultats chiffrés dont on a vu, dans le verrou Évaluation des élèves, qu’ils ne disent rien des acquis réels et servent avant tout à justifier des décisions de tri.

Il y a des obstacles tenant aux traditions, aux imaginaires et aux formatages que l’institution a créés par la formation et les modes de recrutement de ses agents. D’autres obstacles pourront venir de la société qui sera aussi affectée par une reconfiguration nécessaire des établissements après la troisième.

L’organisation post-collège semble être « la seule possible » parce que c’est la seule que les esprits ont connue. Élèves, parents, professeurs, cadres administratifs, inspecteurs : chacun a construit sa vision du « normal » dans le cadre actuel. L’idée même que le collège puisse ne pas trier paraît inconcevable, parce que personne n’imagine de système post-troisième sans filières hiérarchisées. L’anxiété collective que crée une remise en cause du tri est un obstacle majeur, même chez ceux qui reconnaissent que le tri produit des inégalités.

Les professeurs du collège, tous issus de formations disciplinaires générales, ne disposent d’aucune ouverture sur les savoirs professionnels : le professionnel n’existe pas comme horizon culturel au collège, seulement comme destination pour ceux qui échouent dans le général. Cette configuration institutionnelle renforce mécaniquement l’orientation par l’échec. Au-delà de cette limite structurelle, il n’existe pas de socle de culture professionnelle commune aux enseignants (comme analysé dans le verrou Une politique des savoirs sans objectifs de culture partagée) qui leur permettrait de dépasser la logique de séparation et de hiérarchisation des savoirs qui prévaut actuellement.

Les cadres administratifs, de leur côté, trouvent dans le pilotage par les chiffres et les quotas une légitimité technocratique qui leur est propre. Ces deux formes d’identification professionnelle aux structures existantes (celle des enseignants à leur discipline, celle des cadres à leurs instruments de gestion) se conjuguent pour rendre le changement politiquement coûteux pour chacun.

Certains établissements de prestige bénéficient d’une sélection de facto qui maintient leur réputation ; certains syndicats refusent la responsabilité explicite du tri ; certains cadres de l’inspection pilotent à distance par les chiffres sans affronter la responsabilité humaine. Ces acteurs se cachent derrière le langage de l’objectivité technique, ce qui rend l’opposition politique difficile.

L’attachement des Français au système de sélection par les notes, perçu comme «méritocratique», est profondément ancré. Il importera dès lors de mieux expliciter les finalités de l’École aux familles, afin de limiter leur adhésion à des logiques de tri qu’elles perçoivent comme un moyen de préserver les intérêts de leurs enfants.

La définition des savoirs, qui sont hiérarchisés et non débattus, devra être repensée collectivement, sous peine que la hiérarchie des filières ne se reconstitue sous d’autres formes.

De l’ambition des élèves

Patrick Rayou
1er juin 2026

D’où vient que les élèves de milieux populaires réussissent moins bien à l’École que les enfants de cadres ? Il existe une réponse très simple à cette lancinante question : ils manquent d’ambition. Pratiquant l’autocensure, ils subissent leur orientation. Comment n’y avait-on pas pensé avant les années 2000 ?

Cette prise de conscience tardive a alors suscité une prolifération de dispositifs destinés à corriger une telle bévue. « Une grande école pourquoi pas moi ? »[1] de l’ESSEC[2] a inspiré, dès 2002, de nombreuses initiatives privées ou publiques censées développer l’ambition de jeunes prisonniers d’eux-mêmes. Parmi elles, le réseau Ambition Réussite[3] (2006) pour aider les élèves de l’éducation prioritaire à s’engager autant que les autres dans des filières d’excellence, les Cordées de la Réussite[4] (2008) pour ouvrir des élèves volontaires à des lieux et à des environnements professionnels différents de ceux qu’ils connaissaient, ou encore les Internats d’excellence[5] (2009), qui voulaient permettre à des élèves motivés mais  ne bénéficiant pas d’un environnement propice aux études d’exprimer tout leur potentiel.

De telles initiatives d’ouverture sociale ont certes permis de renouveler partiellement les élites scolaires, mais sans effets décisifs sur la réduction des inégalités, car les dispositifs qui permettent de nourrir les ambitions élevées et de donner une place centrale aux apprentissages demeurent limités à un petit cercle d’élus[6]. On est d’autant plus ambitieux qu’on réussit et les effets des contextes sur les trajectoires individuelles sont puissants. Comment expliquer sinon que les jeunes femmes, désormais lauréates majoritaires des très sélectives études médicales, aient des carrières moins prestigieuses que celles de leurs homologues masculins ? Ou que les vœux pour Parcoursup[7] soient largement tributaires de l’offre locale d’enseignement post-bac ? Manque d’ambition ou calcul lucide de ce qui est possible et de ce qui l’est moins ?

L’ambition, cause ou effet ?

L’idée selon laquelle, à performances égales, les élèves issus de milieux socialement défavorisés auraient des projets moins ambitieux repose en fait sur l’ignorance de ce que l’égalité des notes ne signifie pas l’égalité des acquis. Le « toutes notes égales par ailleurs » ne vaut pas car les recherches montrent que les établissements qui scolarisent les meilleurs élèves sont les plus exigeants en matière de notation alors que les plus indulgents sont fréquentés par les moins performants. Ceux-ci sont les plus exposés à des risques d’échec et d’interruption d’études sans diplôme, leur problème n’étant pas tant l’autocensure que l’inégalité d’accès aux savoirs scolaires[8]. Mais il est plus facile d’imputer aux inégalités d’orientation et au comportement des acteurs des dysfonctionnements qui tiennent bien plus fondamentalement à l’existence d’un curriculum particulièrement élitiste.

Une approche curriculaire, qui s’intéresse à la construction sociale des savoirs, à leur mise en œuvre et à leur évaluation considère simultanément les objets et les sujets des apprentissages[9]. Dans cette optique, il est réducteur de ne regarder que « ce qui est au programme » indépendamment du type de personne qu’on veut éduquer et des dispositions, plus ou moins en phase avec les attendus scolaires, dont elle est porteuse. Il l’est tout autant de penser que les savoirs proposés sont transparents, sélectionnés et diffusés indépendamment de finalités éducatives. Or on n’apprend pas à l’École comme dans tous les foyers familiaux, on n’y a pas le même rapport au savoir que dans la vie quotidienne, on n’y est pas le même sujet que celui qu’on est dans sa famille ou avec ses pairs. C’est pourquoi, au lieu d’« ambition », il vaudrait mieux parler d’« aspiration » parce que cette notion met immédiatement en lien l’élève et le monde dans lequel il se meut et parce qu’elle interroge directement le rôle de l’école dans cette aventure[10].

Mais que fait l’École ?

L’École est une institution dont l’organisation reflète les choix politiques de la nation. Or, à l’issue de ce qui devrait être l’acquisition d’un socle commun de compétences, de connaissances et de culture, les élèves ont à se déterminer pour des filières qui correspondent de fait moins à leur ambition qu’à ce qu’ils peuvent espérer compte tenu de leurs acquis inégaux, la voie professionnelle constituant pour nombre d’entre eux plus un pis-aller que le parcours de leurs rêves. Une réforme comme celle, récente, du baccalauréat[11], qui substitue aux filières générales des parcours plus individuels, a eu, entre autres, pour effet de diminuer la place des filles dans les voies scientifiques, en particulier en mathématiques[12].

Mais l’École existe aussi localement et les établissements sont marqués par la concentration de la pauvreté et de la richesse dans certains quartiers. On sait aujourd’hui que la faible mixité sociale et scolaire inter- et intra-établissements pèse beaucoup sur les résultats des élèves et sur les ambitions qui en découlent. Implanter des options d’excellence dans certains établissements jugés de bas niveau peut freiner leur évitement de la part de catégories sociales favorisées, mais y réinstaure des inégalités tout en promouvant des disciplines qui participent à la sélection des élites. Ces inégalités territoriales ne concernent pas que les disciplines dites nobles. En EPS, par exemple, la part d’élèves évalués comme ayant une maitrise satisfaisante est de 25,3 % pour ceux issus des établissements les moins favorisés (groupe d’IPS[13] 1) contre 43,4 % pour ceux issus des établissements les plus favorisés (groupe d’IPS 5) [14].

L’École, ce sont aussi les classes où se jouent et se rejouent au quotidien ces clivages. Légèrement en avance en mathématiques sur les garçons à l’entrée au CP,[15] les filles sont, dès le milieu de cette année et pour la suite, surpassées. Comment pourraient-elles avoir une ambition identique à celle des garçons en mathématiques lorsque, à niveau égal, elles y font l’objet d’appréciations genrées très stigmatisantes ? Là où les garçons sont souvent catégorisés comme « doués mais dissipés », les filles le sont comme « sérieuses mais en difficulté »[16].

Nos responsabilités sont, avec des statuts différents, à ces trois niveaux. Pour les exercer, l’approche curriculaire semble une bonne boussole car elle met en permanence en lien des structures et des actes et suggère fortement que, si nous souhaitons que tous les élèves aient de l’ambition, il faut aussi que l’École en ait pour eux et les aide à la construire.


[1] https://egalite-des-chances.essec.edu/egalit%C3%A9-des-chances/une-grande-ecole-pourquoi-pas-moi

[2] École supérieure des sciences économiques et commerciales.

[3] https://www.education.gouv.fr/bo/2007/14/MENE0700833N.htm

[4] https://www.cordeesdelareussite.fr/

[5] https://www.education.gouv.fr/bo/2010/29/mene1017641c.html

[6] A. van Zanten, « L’ouverture sociale bénéficie à tous les élèves ? », in L’origine sociale des élèves, P. Rayou (dir.), Retz, 2019, p. 61-72.

[7] Plateforme d’accès à l’enseignement supérieur.

[8] S. Broccolichi & R. Sinthon, « Comment s’articulent les inégalités d’acquisition scolaire et d’orientation ? Relations ignorées et rectifications tardives », Revue française de pédagogie, n°175, 2011, p. 15-38.

[9] B. Bernstein, Langage et classes sociales, Minuit, 1975.

[10] A. Allouch, Dictionnaire de l’éducation, PUF, 2008, p. 29.

[11] ELI : https://www.legifrance.gouv.fr/eli/decret/2018/7/16/MENE1813135D/jo/texte

[12] Réforme du lycée : impacts pour les études scientifiques – Collectif Maths&Sciences

[13] Indice de position sociale.

[14] https://www.education.gouv.fr/depp/evaluations-des-aptitudes-physiques-sixieme-2025-premiers-resultats-469880

[15] Cours préparatoire.

[16]P. Charousset & M. Monnet, « À niveau égal, appréciation égale ? Comment les appréciations scolaires varient en fonction du sexe des élèves », Notes IPP, n° 121, janvier 2026.

Dans l’ombre des résultats du bac, les décrochés

Lucie Mougenot
1er mai 2025

Dans quelques semaines, des milliers de jeunes passeront leur baccalauréat et attendront avec impatience les résultats. Leur publication est toujours un moment très attendu et fait l’objet de nombreux commentaires dans les médias, qui se fondent avant tout sur des comparaisons avec les résultats des années précédentes. Puis, d’autres analyses viennent compléter le tableau, en détaillant des informations relatives aux pourcentages de reçus avec mentions, par voie, par académie et d’autres informations plus anecdotiques telles que le lauréat le plus jeune ou le plus âgé. Ainsi, nous avons pu entendre en 2023, que 672 400 candidats ont été reçus, traduisant un taux de réussite de 90,9 %. En 2024, ce taux a atteint 91,4 %, soit 687 000 personnes reçues, selon le ministère de l’Éducation nationale. Mais derrière ces taux de réussite qui semblent très élevés, que révèle l’utilisation partielle des données ?

Le bac ou les bacs ?

Nous pouvons déjà souligner le fait qu’obtenir un bac général, technologique ou professionnel n’offre pas les mêmes perspectives en termes d’études et d’emploi. Faire des moyennes à partir des résultats d’examens différents est problématique : cela laisse croire à une égalité des bacs alors qu’en réalité, cela dissimule une forme d’élitisme. Ainsi, ceux qui obtiennent un bac général, représentent une certaine élite qui réussit bien mieux que les autres et qui obtient un examen qui ouvre davantage de portes ; quand les plus fragiles sont majoritairement orientés à la fin du collège et souvent par défaut en lycée professionnel, là où les taux de réussite au bac sont les plus faibles et les perspectives plus restreintes.

Une perte de valeur ?

Si la réussite à l’examen est valorisante et symbolise l’aboutissement d’un parcours scolaire, de nombreux détracteurs ne manquent pas de questionner ces taux de réussite élevés. Pour eux, ces résultats traduiraient une perte de valeur de l’examen – comme si les « titres » scolaires équivalaient à des titres monétaires alors dévalués en période d’inflation. Ces représentations négatives peuvent ainsi conduire à une relativisation des compétences des lauréats. Or, la valeur d’un diplôme réside notamment dans l’appropriation d’un ensemble de savoirs prédéfinis, dans la validation d’un niveau qui témoigne de la qualité des ressources et compétences d’une personne. Par conséquent, attendre 100% de réussite devrait être une ambition pour tous et toutes, et non un objectif réservé à une élite.

Intéressons-nous à présent à ceux et celles qui n’obtiennent pas le bac. Deux cas de figure apparaissent.

Ceux et celles qui échouent

En premier lieu, mettons-nous à la place de ceux et celles qui échouent à l’examen. L’échec peut susciter déception, tristesse, voire humiliation, particulièrement à l’adolescence où les expériences négatives peuvent profondément affecter le développement social et psychologique des jeunes. La dévalorisation de l’examen ne peut qu’accentuer ces effets néfastes pour tous ceux et celles qui n’obtiennent pas le diplôme. Comment ne pas se sentir laissé de côté et empêché d’avancer alors même que les médias exposent des taux de réussite qui gonflent d’année en année ? N’oublions pas que 8,6 % d’échec au bac représente plus de 64 000 personnes, ces dernières étant plus nombreuses en lycée professionnel, plus âgées et aussi moins fortunées que les autres, si bien que le redoublement est peu envisageable.

Ceux et celles qui ne s’inscrivent pas

En second lieu, les résultats sont toujours présentés en taux de réussite, mais une donnée pourtant essentielle au raisonnement mathématique manque à l’appel : 91,4 % sont reçus « au bac » en 2024, mais parmi qui ? Cette donnée non précisée contribue à invisibiliser de nombreux jeunes, car il ne s’agit pas de 91,4 % d’une classe d’âge mais 91,4 % des inscrits ! Cela pose une nouvelle question majeure : y aurait-il des jeunes en âge de passer le bac qui ne s’inscrivent pas et qui, par conséquent, seraient évacués complétement des résultats ? Pour y répondre, comparons déjà le nombre d’enfants d’une classe d’âge avec le nombre d’inscrits à l’examen. Par exemple, en 2024, ce sont les jeunes nés en 2006 qui ont massivement passé leur bac : selon la DEPP, il y a eu 753 100 candidats alors que l’INSEE a recensé 830 900 naissances en 2006. Il y a donc des dizaines de milliers de jeunes qui n’ont pas obtenu ni raté leur bac, tout simplement car ils n’étaient pas inscrits. La DEPP confirme ce constat en mentionnant que la proportion de bacheliers, dans la génération de 2024, est de 79,4 % (43,1 % en général, 16,1 % en technologique et 20,2 % en professionnel). Certes, cette proportion a énormément augmenté ces dernières décennies – elle était inférieure à 30 % en 1980 – mais elle apporte surtout une information capitale. Cet écart cache des dizaines de milliers de jeunes qui, soit arrêtent leurs études après l’obtention d’un CAP pour notamment trouver un emploi[1] auquel ce diplôme permet d’accéder (par exemple en 2022, 50 % des jeunes ayant un CAP ont arrêté leurs études et 29% de ces derniers étaient en emploi 6 mois après), soit « décrochent », ou plutôt sont décrochés par l’école de leur parcours[2].

Les décrochés : une réalité cachée

Ces jeunes qui ne sont ni en formation, ni en emploi, sont en grande majorité d’anciens élèves ayant eu une expérience négative de l’école, n’y voyant pas ou plus d’intérêt et connaissant des difficultés très tôt dans leur scolarité, qui ne feront que s’aggraver. Malgré de nombreuses recherches, comme celles de P.-Y. Bernard[3], ayant permis de comprendre le processus de décrochage et de percevoir que les difficultés sont avant tout celles de notre école, environ 9% des élèves de plus de 15 ans sortent du système scolaire chaque année sans diplôme. Bien souvent isolés et désocialisés, ils sont issus en très grande majorité de milieux défavorisés et éprouveront de grandes difficultés par la suite. Merrien[4] montre par exemple qu’ils représenteront une part importante des bénéficiaires du RSA et vivront bien plus que les autres des expériences professionnelles entrecoupées et peu enrichissantes.

Face à cette situation, la question de fond est-elle de s’obnubiler sur le taux de réussite au baccalauréat ou bien est-elle plutôt de savoir comment organiser le système pour garantir à chaque élève – quelles que soient ses origines et ses caractéristiques – l’accès à un niveau d’éducation et d’acquisition de savoirs qui seraient indispensables à son épanouissement, à sa vie actuelle et future ? Finalement, ne présenter que des résultats qui frôlent les 100% de réussite à partir de statistiques biaisées est une façon pernicieuse de dissimuler ce fonctionnement de l’école qui trie et hiérarchise les élèves très tôt dans la scolarité, pour assurer la conservation de l’élite.


[1] Selon l’INSEE : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8305528?sommaire=8306008#:~:text=Plus%20le%20niveau%20de%20dipl%C3%B4me,et%2029%20%25%20apr%C3%A8s%20un%20CAP

[2] La part des 18-25 ans étant sortis de formation initiale sans diplôme ou détenant au plus le brevet était de 10 % en 2021 selon la DEPP. https://rers.depp.education.fr/2024/tableau/08_DIPL/17_NIVETU

[3] Bernard, P.-Y. (2019). Le décrochage scolaire. PUF.

[4] Merrien, F.-X. (2024). Décrochage Scolaire et Maintien de Longue Durée Dans le Dispositif Rsa. Informations sociales, 212(1), 31-39.

Contribution du CICUR à la réflexion initiée par l’Académie des sciences morales et politiques sur la « culture générale »

Quelques éléments de mise en perspective

LE CICUR poursuit une réflexion d’ensemble sur les politiques éducatives dans notre pays et dans le monde en partant d’une considération inédite centrée, en France, sur la notion de curriculum : celle-ci entend prendre en compte tous les aspects de l’expérience des apprentissages faite par les élèves, dans leur diversité, au cours de l’ensemble de la scolarité, en incluant la relation aux savoirs et l’évaluation de ce qui est réellement acquis.

Dans cette optique, la notion de « culture générale » nous intéresse en ce sens que notre réflexion nous conduit à des notions qui s’en rapprochent sans doute autant qu’elles s’y opposent, comme celles de « culture », de « culture scolaire » et de « culture commune »[1]. Nous avons intérêt à clarifier le sens de ces diverses expressions et le travail initié par l’Académie des sciences morales et politiques peut y contribuer, de même que nos travaux peuvent contribuer à un travail d’ensemble sur le thème de la « culture générale ».

Nous proposons d’abord quelques réflexions sur la situation de la culture générale dans l’existant du système scolaire, avant de dire en quoi les difficultés rencontrées par l’École française nous semblent conduire à devoir poser la question de la finalité des études scolaires et, dans ce cadre, celle de la fonction et de la définition de la culture. Et donc aussi de sa caractérisation comme « générale ».

1. Culture générale et système scolaire

La « culture générale » n’est pas un thème dont l’École aurait le monopole. L’École n’en est pas moins un lieu privilégié de sa construction et de son acquisition, même si ce qu’on nomme « culture générale » n’a guère été défini rigoureusement dans ce cadre-là.

Deux phénomènes sont à distinguer qui permettent de cerner les deux grandes fonctions de la « culture générale » au sein de l’École.

D’une part, la « culture générale », essentiellement dans l’enseignement secondaire dont elle est l’une des marques explicites, désigne non pas le curriculum prescrit (pour l’essentiel, les programmes des disciplines), mais une certaine mise en synthèse de ces disciplines, dont il est attendu qu’elle s’élabore en quelque sorte « naturellement » chez les élèves, selon la construction classique des études, avec notamment l’appui de la philosophie à leur couronnement. Partant, loin de coller aux acquis scolaires au pied de la lettre, elle évoque aussi, mais pas de façon explicite, la capacité d’un sujet de prendre du recul et une attitude critique vis-à-vis de la diversité de ses expériences scolaires. Mouvement à la fois d’acquisition de la culture et de réflexion sur elle qui est caractéristique des attendus de l’institution scolaire.

D’autre part, la « culture générale » joue un rôle de marqueur de distinction, fonction mise en évidence depuis longtemps. Elle intervient comme un marqueur social au cœur même des pratiques éducatives pour permettre de dégager une élite apte à la maîtriser. C’est pourquoi elle a souvent été critiquée comme représentant une sorte de programme caché, qu’on n’enseignerait jamais en tant que tel, mais qui n’en a pas moins un rôle important dans nombre de sélections. L’élitisme scolaire aurait ainsi partie liée à l’élitisme social de façon masquée.

Ainsi la présence ou non de la référence à la « culture générale » dans le paysage éducatif montre des différences éloquentes : elle ne fait pas partie des épreuves de concours où se présentent des élèves censés en être « naturellement » dotés par leurs études (ENS par exemple), ni des concours de recrutement des corps enseignants (CAPES, CAPET, agrégations). En revanche, elle a été[2] déterminante dans les concours de la fonction publique, ainsi que dans diverses formations d’enseignement supérieur non universitaire, sous le nom désacralisé de « culture G ».

En dehors de ses usages scolaires et de l’enseignement supérieur, mais en lien avec eux, il faut considérer aussi les nombreuses dérives que recouvre le nom de « culture générale » sous forme de jeux et d’une production éditoriale abondante. Sous son étiquette, ces dévoiements se caractérisent par un appauvrissement prenant souvent la forme de questions isolées portant sur ce qui est le plus facile à offrir, à « évaluer » et à commercialiser. L’adhésion populaire aux jeux de « culture générale », d’inégale valeur selon les variantes proposées dans l’espace médiatique, peut être interprétée comme la perception, par les discriminés scolaires qui y jouent, de l’importance de cette dimension des apprentissages au risque d’entretenir une incompréhension sur la prise de distance critique qui devrait les accompagner.

2. Le sens à donner à « culture » dans le curriculum du futur

La réflexion collective sur les difficultés persistantes de l’École française à réaliser ses promesses d’émancipation de tous nous a conduits à nous étonner de constater qu’aucun texte de niveau élevé, qu’aucune ligne de force, procédant par énoncé de finalités et principes, ne s’imposait en France à l’École, comme à ses acteurs, à la différence de beaucoup de pays.

Les apprentissages exigés par les savoirs scolaires dans leur définition actuelle (les programmes d’enseignement en constante révision et l’ajout proliférant des « éducations à ») ne permettent pas toujours aux élèves d’accéder à un sens au sein et au-dessus des disciplines installées, qui développent autant de cultures particulières. Si l’École a souvent revendiqué une finalité culturelle, elle l’a aussi souvent dévoyée en remplaçant l’intelligence par de la mémorisation, la curiosité par de l’acceptation, la coopération par du classement et de la sélection. 

Nous proposons que soit centrale au projet scolaire la « culture » au sens que lui reconnaît l’anthropologie. Primo, parce que là où il y a humanité, il y a toujours, déjà-là, de la culture, comme relation consciente au monde, avec comme caractéristique d’être constamment médiée par les apports d’autrui, à commencer par le langage. Secundo, parce que cette culture n’apparaît jamais in abstracto, mais dans une infinité de constructions d’une extrême diversité. Cette essence du primordial culturel caractéristique de l’humain se voit déclinée dans la multitude des variétés où elle s’incarne nécessairement. Cela recouvre la diversité des langues, des patrimoines, des croyances et des productions matérielles et immatérielles.

En entretenant au cœur de sa démarche ce va-et-vient entre l’aventure de l’espèce et le rejet des prétentions à l’universel des cultures particulières, l’École réaliserait ce qu’on pourrait appeler l’« armement critique du sujet apprenant ». Dans ce cadre, la « culture générale » serait définie comme ce qui s’élève anthropologiquement et élève en généralité les élèves, en leur faisant adopter une posture réflexive et synthétique vis-à-vis de l’ensemble de leurs expériences et de leurs savoirs, aussi bien scolaires que non-scolaires.

Pour autant il ne faut pas négliger la question des « cultures particulières » dont on sait le caractère sensible en matière scolaire. Plusieurs cas existent dans les cultures éducatives de la planète. Certains pays ménagent une continuité entre la culture « nationale » ou « civilisationnelle » et la culture scolaire (dans les pays de tradition confucéenne, par exemple). D’autres, comme la France, établissent historiquement une rupture entre ces deux dimensions. Dans ces cas, pour une majorité d’enfants, l’École constitue une nouvelle acculturation. Autre motif d’attention, pour bien des élèves engagés dans des parcours liés à diverses communautés, un va-et-vient transculturel est nécessaire qui suppose la mise en place indispensable de médiations et négociations.

Sur toutes ces questions, notre attention est surtout sollicitée par la notion de « culture commune », qui est un projet politique amené par le législateur en 2013 avec le nouveau « socle commun de connaissances, de compétences et de culture ». Elle s’accorde bien au rattachement anthropologique dont il a été question. La logique apprenante qui la fonde consiste à former les élèves à la réflexion et à l’action, à partir de tout ce que l’espèce humaine a pu inventer au cours de son histoire et que nul ne peut ignorer et maîtriser seul. La culture commune est donc d’abord un partage qui oblige à sortir de soi en manifestant une capacité à contextualiser, décontextualiser, recontextualiser tout ce qui est enseigné, formellement et informellement. Le développement de cette capacité devrait être au centre de toutes les disciplines d’enseignement afin que l’esprit de « culture générale », loin de se réduire à une forme illusoire d’encyclopédisme désuet, éclaire les linéaments de la « culture commune ».

A notre sens, il est donc temps de remettre à l’agenda des politiques scolaires la définition des grandes orientations de cette « culture commune ». Ce serait le moyen le plus efficace de réduire l’écart entre la « culture générale » à fonction distinctive, qui est l’apanage des seuls privilégiés du système scolaire, et la « culture générale » commune à tous, base indispensable, par-delà diversité et différences, de la « communauté de destin », c’est-à-dire du sentiment de commune humanité et de commune citoyenneté.


[1] Sans parler de toutes celles comme « culture littéraire », « culture humaniste », « culture scientifique et technique », etc. où le recours à d’innombrables adjectifs ne nous paraît pas aider à comprendre mieux ce dont on parle.

[2] Avant que cela soit remis en cause par le président de la République en 2006, au motif guère vérifié que cette « culture générale » était devenue inutile dans le cadre de ces concours et socialement discriminante.

Enseigner l’humain à l’humain. Partout.

Roger-François Gauthier

par Roger-François Gauthier

Article paru en italien le 4 octobre 2023 dans le quotidien Avvenire.

LA QUESTION des rapports entre les institutions d’éducation et les pouvoirs de la terre est ancienne et délicate. Depuis le dix-neuvième siècle, les pays ont peu à peu commencé à s’occuper d’éducation, à prévoir des budgets d’éducation, à définir ce qu’on appellerait aujourd’hui une politique éducative. L’éducation a cessé d’être une affaire seulement privée, ou confiée à des pouvoirs religieux, pour devenir une affaire d’Etat, gérée par les Etats de façon centralisée (comme en France) ou non (comme en Allemagne), selon l’organisation politique des pays.

Cela dit, on a assisté presque aussitôt à l’instrumentation de l’éducation par le pouvoir politique, notamment dans le cadre de l’épidémie nationaliste qui s’est développée en Europe à la même époque (et ailleurs !). On a commencé par exemple à apprendre à « être français » et à adhérer à des mythes discutables avant d’apprendre tout bonnement à « être un humain »…

Mais si on creuse l’affaire, on verra qu’il y a eu un consensus plus profond dans le monde (au moins occidental), depuis les Lumières : l’école était chargée de diffuser les mythes nationalistes favorisant le regard colonisateur sur le monde et, en même temps, l’état d’esprit qui présidait au développement de l’industrialisation, en particulier des industries extractives. Ainsi l’école a été consensuellement dessinée dans la plupart des pays pour servir le développement de l’anthropocène et la domination de l’homme sur la nature.

Or les écoles ne peuvent pas aujourd’hui en rester aux certitudes souvent scientistes, occidentales et élitistes, qui ne permettent pas de répondre aux trois principales urgences de notre temps : l’urgence de la lutte contre les fake news et les complotismes, l’urgence climatique et l’urgence sociale ou urgence de l’autre (à comprendre plutôt qu’à détruire).

Pourtant cet objectif, qui devrait être celui de toutes les écoles de la Terre et qui est proche des rapports les plus récents de l’UNESCO, n’est aujourd’hui pas audible par les gouvernements. Bien au contraire !

Bien sûr à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans l’optimisme qui présidait par exemple à la fondation des Nations Unies, les gouvernements du monde acceptaient des visions de l’éducation à l’échelle de l’humanité : il faut par exemple citer dans l’acte constitutif de l’UNESCO cette admirable injonction acceptée aux pouvoirs éducatifs de Etats « … les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix… ».

Mais ces temps sont loin. Aujourd’hui chaque pays se retranche dans son illusion souverainiste pour considérer qu’il peut unilatéralement définir ce que les enfants apprennent à l’école : dans certains d’entre eux, qu’enseigne-t-on d’autre que la guerre et la haine de l’autre ou de celui qui ne partage pas les idées dominantes ? Dans d’autres, les connaissances scientifiques elles-mêmes ne sont plus énoncées que comme une « vérité alternative ». Dans des pays y compris occidentaux, comme certains Etats des Etats-Unis. Au nom de l’éducation, ce sont chaque jour d’infinies violations des consciences qui sont opérées dans le monde entier.

Il y a pire : dans les pays les plus pauvres l’école a certes développé son offre quantitative en accueillant tous les enfants, mais pour leur proposer des savoirs trop souvent inutiles et de l’eau saumâtre au lieu de la source vive des connaissances humaines et de la liberté.

Bien sûr, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans l’optimisme qui présidait à la fondation des Nations Unies sur les ruines du conflit planétaire, les gouvernements du monde ont accepté des formules prônant l’éducation à l’échelle de l’humanité. Citons, dans l’acte constitutif de l’UNESCO, cette admirable injonction acceptée par les pouvoirs éducatifs des Etats : «[ …] les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix ».

Mais ces temps sont loin. Aujourd’hui chaque pays se retranche dans son illusion souverainiste pour considérer qu’il peut unilatéralement définir ce que les enfants apprennent à l’école : dans certains d’entre eux, qu’enseigne-t-on d’autre sinon la guerre et la haine de l’autre, de l’étranger ou de celui qui ne partage pas les idées dominantes ? Dans d’autres pays, les connaissances scientifiques elles-mêmes ne sont plus énoncées que comme « une des vérités alternatives », comme c’est le cas dans certains Etats des Etats-Unis. Au nom de l’éducation, ce sont chaque jour d’infinies violations des consciences qui sont opérées de par le monde.

La mauvaise qualité de tant d’écoles, ainsi que partout dans le monde ou presque, le « fanatisme » de la compétition sociale et scolaire (pour reprendre un mot du Pape François à Marseille dans un autre cadre) ont entraîné une dépossession des Etats de leur fonction éducative, au profit d’un développement extrêmement rapide d’un enseignement privé au service de cette compétition sociale, écho sur les enfants de la compétition entre les Etats et leurs économies. Partout ou presque par exemple une offre privée du soir complémentaire payante, décrite par Mark Bray sous le nom de « shadow education » prend plus d’importance que l’école du jour dans le jeu compétitif et transforme les enfances en enfers.

Et cette dépossession des Etats est souvent bien acceptée par eux dans le contexte du New public Management qui invite à réduire les dépenses et de l’économie néo-libérale qui considère l’éducation comme un domaine rentable d’investissement.

Il existe donc aujourd’hui, sur la fonction même d’éducation dans le monde d’infinies fractures et un désordre plus que préoccupant.

Les Etats qui s’étaient depuis deux siècles engagés progressivement dans l’éducation viennent à faillir sur cette mission. Avec y compris des exceptions tout aussi regrettables comme quand des dirigeants politiques, temporis acti laudatores, se servent de l’éducation pour produire des rappels incessants à des âges d’or qui n’ont jamais existé, comme c’est régulièrement le cas en France par exemple. Car l’éducation, c’est l’enfance, et il est facile à propos de l’enfance de laisser sans jugement monter les émotions…

Alors que notre époque, dans les contexte numérique, pandémique, climatique et sociaux que l’on connaît est celle d’un profond ébranlement des savoirs, il semble qu’il faille réfléchir mieux à la part que l’école peut prendre, partout dans le monde, pour refonder un nouvel équilibre mais aussi un nouveau projet dans la relation de l’homme avec les savoirs. Il faut inventer. Contre l’ignorance et le mensonge, contre l’indifférence climatique, contre l’indifférence sociale, contre l’esprit de guerre, ou encore contre la maladie de la compétition, qui va sans état d’âme des Etats aux élèves.

Une idée pourrait alors être de prendre le temps de considérer la question jamais posée : pourquoi ne pas commencer par enseigner partout l’humain à l’humain? Avec deux choses à enseigner aux élèves :

– d’un côté, qu’ils sont humains, faisant partie d’une espèce dotée d’unité génétique et qui vit à travers le phénomène totalement inouï de la culture cumulative une aventure au long cours ;

– d’un autre côté, qu’il existe une diversité historique extrêmement riche des modes culturels d’exister.

C’est le temps d’enseigner l’humain à l’humain, ce qui n’est pas seulement une histoire entre humains, mais entre l’homme et tout ce qui n’a pas besoin de l’homme, mais dont l’homme a besoin.